Pour La moindre des choses (1997), le réalisateur avait séjourné pendant des mois à la clinique de La Borde, à Cour-Cheverny près de Blois, où Jean Oury développa une psychothérapie institutionnelle de référence. Avec Sur l'Adamant, usant avec bonheur du même principe d'immersion longue et d'intériorité respectueuse de chaque humain, il se fond dans le décor et réussit à faire oublier aux uns et aux autres qu'ils sont filmés.

Cela commence très fort avec François, chanteur-patient lancé avec brio, face caméra, accompagné par un guitariste de l'atelier musique, dans La bombe humaine de Jean-Louis Aubert et du groupe Téléphone :

Je veux vous parler de l'arme de demain / enfantée du monde, elle en sera la fin / Je veux vous parler de moi, de vous. / Je vois à l'intérieur des images, des couleurs / Qui ne sont pas à moi qui parfois me font peur / Sensations qui peuvent me rendre fou. / Nos sens sont nos fils, nous pauvres marionnettes / Nos sens sont le chemin qui mène droit à nos têtes./ La bombe humaine, tu la tiens dans ta main / Tu as l'détonateur juste à côté du cœur / La bombe humaine, c'est toi elle t'appartient.

Une péniche investie

Les patients investissent la péniche chaque matin ou après-midi. Lieu majeur de mise en relation et de prise de responsabilité, le bar est le passage presque obligé de la vie quotidienne. Un conseil quotidien co-piloté par un éducateur et un patient permet aux nouveaux et nouvelles de se présenter, il établit l'ordre du jour des activités et constitue une tribune aux questions soulevées par tel ou tel.

Sur l'Adamant, les ateliers foisonnent : musique, chant, danse, gestion et organisation du bar, cuisine, peinture, etc. La caméra s'y invite toujours très discrètement, comme si elle avait disparu. Beaucoup de patient.e.s révèlent de grands talents artistiques : créativité, singularité, expression, puissance de l'imaginaire, qualité du partage.

La passerelle-terrasse aménagée entre la péniche et le quai est tout à la fois lieu d'aération, espace-fumeurs, et endroit propice aux conciliabules singuliers. On y verra et entendra, entre autres, une déclaration de François persuadé, pour ce qui le concerne, que ce qui se passe à la péniche est complémentaire des médicaments ; il explique avec une grande force de conviction que, sans les molécules, sa vie serait impossible.

Sed fluctuat nec mergitur. La devise de la Ville de Paris s'exprime avec merveille dans Sur l'Adamant. Nicolas Philibert a le talent, rare, de se mettre à hauteur d'autrui, quel qu'il soit, patient ou médecin, éducateur ou spectateur. Son cinéma l'a maintes fois exprimé : Être et avoir (2002), La Maison de la radio (2012), De chaque instant (2018). On attend non sans quelque impatience les deuxième et troisième volets de son triptyque.■

Sur l'Adamant, documentaire par Nicolas Philibert, 2023 (1h49). Ce film est le premier volet d'un triptyque consacré à la santé mentale.