Extraits

» Le terme «école» vient d’un mot grec qui signifie «absence d’occupation». En latin, le même concept était exprimé par otium, «oisiveté», absence totale de négoce, d’affaires, de tâches, de commerce. L’école n’est plus cela depuis des siècles. C’est un espace où le savoir est un devoir, un métier, et où tous les savoirs doivent préparer les élèves au travail. Jamais l’école n’a eu besoin de revenir à l’idée exprimée par son nom même.

» Nous vivons dans un monde où le travail disparaît. Pas seulement dans le sens où il devient de plus en plus une denrée rare. C’est surtout l’idéal du travail lui-même qui disparaît. (...) Le renoncement à faire du travail l’horizon définitif et exclusif de son identité est désormais un phénomène omniprésent dans les sociétés occidentales. Il ne s’agit pas d’une lubie des jeunes générations : la richesse n’est plus produite par le travail, et le travail n’apporte plus la prospérité qu’il avait toujours promise.(...)

Rompre tout lien avec le travail

» Dans un tel contexte, il est plus qu’urgent de réformer l’école, toutes les écoles, mais surtout les universités. Tout lien avec le travail doit être rompu. L’école doit redevenir un espace où chaque métier est suspendu, chaque idée du monde remise en question, chaque savoir déconstruit et réformé. Les universités devraient se contenter d’admettre que les connaissances dont nous avons hérité et que nous gardons comme des trésors ne nous permettent plus de nous orienter dans le monde.

» La planète que nous habitons a changé : la nature ne répond plus aux mêmes rythmes qu’autrefois, l’ordre géopolitique continue d’être bouleversé, les traditions culturelles ont été submergées par l’arrivée de nouveaux médias qui permettent à n’importe quelle idée de circuler instantanément et de ne vivre que lorsqu’elle circule. Au lieu de continuer à s’illusionner sur l’existence d’une classe de connaisseurs du monde dont le rôle est d’initier les plus jeunes à l’expérience de la planète, nous devrions prendre conscience que nous avons tous encore besoin d’étudier, et que la seule façon de le faire est de se réunir, régulièrement, et de produire collectivement des connaissances.

» Les universités doivent changer la forme de la production du savoir. Il ne doit plus y avoir d’un côté les professeurs et de l’autre les étudiants : il n’y a que des étudiants, dont certains peuvent être plus expérimentés que d’autres et qui prennent la responsabilité de l’étude collective. Nous devons également cesser de considérer l’université comme le lieu où les générations se séparent, où les vieux enseignent aux jeunes. Les universités doivent devenir l’espace de mélange des générations, l’exercice de leur apprentissage mutuel des choses qu’elles ne connaissent pas encore.

Créer de nouvelles écoles

» Elles doivent changer leur rythme. Se voir deux heures par semaine était peut-être une mesure appropriée il y a vingt ans (...). Une semaine aujourd’hui correspond à trois mois il y a quelques années : les tsunamis d’informations et d’expériences qui nous submergent chaque jour rendent le rythme hebdomadaire complètement désuet. Il faudrait se voir pendant une semaine entière, tous les jours, huit heures par jour pour avoir une expérience significative d’un point de vue humain et cognitif.

» Elles doivent changer la forme même de la production du savoir : nous devons abandonner le fétichisme des mots qui a transformé toutes les universités en temples où l’essai avec notes de bas de page est la seule forme d’expression de la vérité. Nous vivons en consommant des images et en communiquant à travers des images : il est impératif que les universités reconnaissent que tout objet est capable de transmettre la vérité et qu’une performance, une pièce de théâtre, un jeu vidéo, une photographie, un film, une vidéo ou une œuvre plastique ont le même pouvoir et la même précision qu’un papier académique.

» Nous devrions enfin nous débarrasser de la plus stérile des structures : la division entre les sciences humaines et les sciences naturelles, l’illusion que l’étude de la nature (êtres vivants, physique, chimie, informatique, mathématiques) implique un regard différent sur l’humanité et son histoire. L’être humain n’est pas une sphère séparée du cosmos. Nous sommes faits de la même matière que le cosmos.

» Et inversement, obliger ceux qui étudient les mathématiques ou l’informatique à ne rien savoir de la littérature, ou continuer à penser que ceux qui étudient la sociologie peuvent se passer d’une idée précise de ce qu’est l’acide désoxyribonucléique, c’est une forme de snobisme du XIXe siècle que nous ne pouvons plus nous permettre. Fermons les universités actuelles. Créons de nouvelles écoles. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons à nouveau nous orienter sur cette planète.» ■

Discussion

Le propos iconoclaste d'Emanuele Coccia ne saurait être pris à la légère. En effet, le monde change, accélère, s'échauffe (saura-t-il ralentir, rafraîchir, réfléchir ?) Des informations et des mégadonnées (big data) déversées en permanence à flux tendu et à vitesse supersonique sont rendues accessibles à tous, ou à presque tous. Et on continue à faire comme si tout était comme avant. Les séparations conceptuelles et épistémologiques entre, par exemple, sciences fondamentales et sciences appliquées ou entre sciences humaines et sociales et sciences de la nature et de la vie et, à l'intérieur de chaque domaine, entre des disciplines et des sous-ensembles fonctionnant de manière cloisonnée voire obsidionale ont-elles encore un sens ? On pourrait toutefois reprocher au philosophe la tentation de refermer l'école et l'université sur des savoirs certes revisités et réarticulés, mais d'une abstraction voire d'une théorisation accessibles à certains mais pas à tous. Si l'école, le collège, le lycée formulent des attendus relatifs à la découverte des métiers et ce, pour des enfants dès la classe de cinquième (12-13 ans), ne peut-on y voir, si l'on suit Coccia, un réel risque d'en oublier les savoirs fondamentaux et l'otium propre à l'école qui la distingue, depuis des siècles, du travail ? Je partage l'appel du philosophe à revisiter sans tarder les savoirs et leurs articulations, et d'ailleurs, ce mouvement n'a cessé de se poser et de faire un peu bouger les lignes, notamment dans les années 1965-1975 avec, entre autres, Ivan Illich (1926-2002), André Gorz (1923-2007), Abraham Maslow (1908-1970), etc. Mais il est vrai qu'il mérite d'être réinvesti aujourd'hui ; la communauté des scientifiques y est-elle prête ? Et les citoyens ? Et les élèves et étudiants ? Quant à revoir la distinction-césure entre les sachants (professeurs) et les non-sachants (élèves) et créer de nouvelles communautés et de nouveaux lieux où tout le monde enseigne à tout le monde, sans distinction de pouvoir et de statut, cette proposition sera probablement taxée de soixante-huitarde par certains, mais encore une fois, elle n'est pas neuve. Ce devrait être un beau terrain d'expérimentation, aujourd'hui, pour des débats citoyens autour de conférences de consensus ou de conventions citoyennes. Une question-clé sociétale, culturelle, éducative, pédagogique, économique, et donc éminemment politique : à quel âge, de quelle manière, avec quels attendus, dans quelles limites l'école, le collège, le lycée peuvent-ils, doivent-ils s'ouvrir au monde professionnel et aux métiers ? Question largement impensée et ballottée au gré de politiques politiques visant le court terme et l'introuvable adéquation formation-emploi. Plutôt que de risquer de la voir de plus en plus soumise aux lois du Marché, prend-on encore le temps de penser l'École que nous voulons vraiment demain, et celle que nous ne voulons assurément pas ?