Enseigner l'humain
Par Jacques Vauloup le samedi 30 mars 2024, 05:29 - Dis papy, à quoi ça sert, un inspecteur ? - Lien permanent
Inspecteur général émérite de l'éducation nationale, Roger-François Gauthier est enseignant-chercheur expert en éducation comparée. Ses travaux sur les contenus d'enseignement et les politiques curriculaires constituent une référence internationale. Il tient des propos libres sur le système éducatif français, dont il est l'un des fins connaisseurs.
Deux textes récents témoignent de la liberté de ton et de l'expertise de Roger-François Gauthier :
Enseigner l'humain à l'humain, partout
Ce texte fort, paru dans le quotidien italien Avvenire le 4 octobre 2023, donne bien la dimension profondément humaniste, politique et internationale de l'engagement de l'auteur. Extraits :
» Depuis le dix-neuvième siècle, les pays ont peu à peu commencé à s’occuper d’éducation, à prévoir des budgets d’éducation, à définir ce qu’on appellerait aujourd’hui une politique éducative. L’éducation a cessé d’être une affaire seulement privée, ou confiée à des pouvoirs religieux, pour devenir une affaire d’État, gérée par les États de façon centralisée (comme en France) ou non (comme en Allemagne), selon l’organisation politique des pays.
» Cela dit, on a assisté presque aussitôt à l’instrumentation de l’éducation par le pouvoir politique, notamment dans le cadre de l’épidémie nationaliste qui s’est développée en Europe à la même époque (et ailleurs !). On a commencé par exemple à apprendre à « être français » et à adhérer à des mythes discutables avant d’apprendre tout bonnement à « être un humain »…
» (...) Or les écoles ne peuvent pas aujourd’hui en rester aux certitudes souvent scientistes, occidentales et élitistes, qui ne permettent pas de répondre aux trois principales urgences de notre temps : l’urgence de la lutte contre les fake news et les complotismes, l’urgence climatique et l’urgence sociale ou urgence de l’autre (à comprendre plutôt qu’à détruire).
» (...) Aujourd’hui chaque pays se retranche dans son illusion souverainiste pour considérer qu’il peut unilatéralement définir ce que les enfants apprennent à l’école : dans certains d’entre eux, qu’enseigne-t-on d’autre que la guerre et la haine de l’autre ou de celui qui ne partage pas les idées dominantes ? Dans d’autres, les connaissances scientifiques elles-mêmes ne sont plus énoncées que comme une « vérité alternative ». Dans des pays y compris occidentaux, comme certains États des États-Unis. Au nom de l’éducation, ce sont chaque jour d’infinies violations des consciences qui sont opérées dans le monde entier.
» La mauvaise qualité de tant d’écoles, ainsi que partout dans le monde ou presque, le « fanatisme » de la compétition sociale et scolaire (...) ont entraîné une dépossession des États de leur fonction éducative, au profit d’un développement extrêmement rapide d’un enseignement privé au service de cette compétition sociale, écho sur les enfants de la compétition entre les États et leurs économies. Partout ou presque par exemple une offre privée du soir complémentaire payante, décrite par Mark Bray sous le nom de « shadow education » prend plus d’importance que l’école du jour dans le jeu compétitif et transforme les enfances en enfers.

» Et cette dépossession des États est souvent bien acceptée par eux dans le contexte du New public Management qui invite à réduire les dépenses et de l’économie néo-libérale qui considère l’éducation comme un domaine rentable d’investissement.
» Il existe donc aujourd’hui, sur la fonction même d’éducation dans le monde d’infinies fractures et un désordre plus que préoccupant.
» (...) Alors que notre époque, dans les contextes numériques, pandémiques, climatiques et sociaux que l’on connaît est celle d’un profond ébranlement des savoirs, il semble qu’il faille réfléchir mieux à la part que l’école peut prendre, partout dans le monde, pour refonder un nouvel équilibre mais aussi un nouveau projet dans la relation de l’homme avec les savoirs. Il faut inventer. Contre l’ignorance et le mensonge, contre l’indifférence climatique, contre l’indifférence sociale, contre l’esprit de guerre, ou encore contre la maladie de la compétition, qui va sans état d’âme des États aux élèves.
» (...) Pourquoi ne pas commencer par enseigner partout l’humain à l’humain ? Avec deux choses à enseigner aux élèves : d’un côté, qu’ils sont humains, faisant partie d’une espèce dotée d’unité génétique et qui vit à travers le phénomène totalement inouï de la culture cumulative une aventure au long cours ; d’un autre côté, qu’il existe une diversité historique extrêmement riche des modes culturels d’exister.
» C’est le temps d’enseigner l’humain à l’humain, ce qui n’est pas seulement une histoire entre humains, mais entre l’homme et tout ce qui n’a pas besoin de l’homme, mais dont l’homme a besoin.■
Autoritarisme présidentiel et logiques privées : jusqu'où dans l'obstination ?
Dans ce texte engagé, paru dans le Café pédagogique le 12 juillet 2023, Roger-François Gauthier pointe l'accélération, par le gouvernement français, de la logique néo-libérale en matière d’éducation. Ce faisant, d'après lui, les acteurs sont profondément désemparés, l'histoire oubliée, fuies les responsabilités des gouvernants. Décapant. Extraits.
» (...) L’École devrait, selon divers discours qui circulent, être à la fois « renationalisée », c’est-à-dire davantage pensée et organisée en référence aux besoins et projets de la nation, et « désétatisée », c’est-à -dire pensée et organisée en référence à des logiques de privatisation, qui abandonneraient des points durs de définition de l’éducation nationale, comme par exemple le recrutement des personnels par concours pour qu’ils y fassent carrière.

» Marcher de façon aussi décomplexée que ce que prônent certains discours vers une logique de désengagement de l’État , dans la logique « néo-libérale », en matière d’éducation, c’est étrangement vouloir régler des problèmes complexes par une politique de l’encre de seiche, cherchant à désemparer les acteurs, à oublier l’histoire et à fuir d’importantes responsabilités. Et cela procède d’une analyse bien incomplète de la situation de l’Éducation nationale.
» L’École en France n’est en effet pas rien pour la République, et certains de ses marqueurs, comme le statut de ses enseignants, ou la définition nationale des programmes, ainsi que les examens garantis par l’État font sans doute partie de ce qui en a assuré, pendant des décennies et surtout d’une façon qui était claire à tous et faisait consensus, la valeur, restée incontestée jusqu’à il y a quelques années. Attaquer cela est dangereux car il s’agit de repères sociétaux importants, dont bien des pays sont dépourvus.
» Les gouvernants prêts à brader cela auront beau jeu ensuite de vouloir faire enseigner aux élèves les « valeurs de la République » quand ils auront largement contribué à les saper.
» (...) Sait-on que le sens national de l’École n’est pas un problème seulement français, mais que la question a été traitée ailleurs d’une façon bien étrangère à nos logiques ? En beaucoup de pays existe un référentiel fort de valeurs et de finalités, dont la force même donne paradoxalement aux acteurs une grande liberté d’agir sous son ombrelle. (...)

» Or en France ces deux choses manquent. Premièrement, il n’existe pas de texte de référence, à haut rang juridique, qui définirait les finalités de cette éducation nationale, comme cela existe en bien des pays. Cela correspond sans doute en France à l’idée que tout cela peut rester « implicite », ou qu’il n’est pas lieu d’en discuter. Et cela laisse aux ministres successifs toute liberté pour jouer avec des décisions qui ne sont en effet rattachées à aucune finalité supérieure et permanente : une partie du désarroi vient de là : on ne sait pas où l’École va.
» Ensuite, il existe une peur injustifiée du « local », certes liée à l’histoire, mais qu’il convient de dépasser. L’enseignement du peuple s’est bâti autour d’écoles communales et donc d’un niveau « local » qui, dans un cadre national ferme sur ses principes et finalités, a donné d’excellents résultats, y compris en termes de développement démocratique.
» La massification de l’École initiée dans les années 1960, notamment au niveau des collèges, s’est en revanche faite « hors sol » : bâtiments conçus à Paris, enseignants nommés à l’échelle nationale étrangers aux populations qu’ils rencontraient, programmes et examens nationaux impératifs dans les moindres détails. Quand la collectivité départementale a été mise à contribution, ce fut pour payer, non pour créer un lien de territoire allant jusqu’à ce qui s’enseigne. Déresponsabilisant tous les acteurs, enseignants, familles, élus, responsables associatifs ou culturels.
» Ce n’est que dans ce lien entre un échelon national bien plus assuré et des échelons locaux bien plus valorisés que peuvent se résoudre les dilemmes de l’éducation nationale en France. Il y faudra du temps et de la résolution, mais il y aura au bout du compte des élèves qui se trouveront mieux que dans l’actuelle École injuste et inadaptée et des enseignants qui seront rendus pleinement à une fonction à la fois régalienne et d’intellectuels au service.
» Les budgets de l’éducation ne devront de leur côté plus être pensés comme ceux d’un service public qui coûte de l’argent, mais comme ceux d’une mission majeure bénéficiant à tous, et réglant certaines des difficultés à vivre que la communauté nationale vient une nouvelle fois d’exhiber. ■
Pour aller plus loin
Champy P., Gauthier R.-F. (2022), Contre l'école injuste, ESF
Gauthier R.-F. (2014), Ce que l'école devrait enseigner, Dunod