Le silence bruit
Par Jacques Vauloup le jeudi 20 juillet 2023, 05:40 - Allo j'écoute... - Lien permanent
Chercheur en électroacoustique au Muséum national d'histoire naturelle, Jérôme Sueur étudie la biodiversité. Dans Histoire naturelle du silence, livre-bijou à déguster, il nous fait le don de sa grande écoute et de son incomparable expérience des paysages sonores : biophonie, géophonie, anthropophonie. Pour écouter le silence naturel
, enlever l'anthropophonie.
Pour l'animal non domestique, le son produit par l'homme gêne. Il peut même devenir une marée de bruits
propre à écoeurer les animaux jusqu'à l'overdose. Et pour les êtres humains alors ?
Myriade de bruits anthropophones
Le vrombissement des voitures, le grondement des camions, le mugissement des motos, le beuglement des scooters, les pétarades des quads, le sifflement des trains, le vacarme des avions, le bastringue des hélicoptères, le grognement idiot des jet-skis, la vocifération des hors-bords, le bourdonnement des péniches, les battement à deux temps des pirogues, le crissement des freins, le couinement des klaxons, la répétition des radars de recul, la résonance des sonneries de téléphone, la tonalité des notifications, le tintannabulement des sonnettes de vélo, le tintement des sonneries de porte, le choc des marteaux, le cognement des haches, le martèlement des marteaux-piqueurs, le bruissement des chalumeaux, la percussion des foreuses off-shore, le pétard des armes, l'assourdissement effrayant des bombardements, le vacarme des sonars militaires, la stridence des scies circulaires, le murmure des arroseurs, le frottement des ponceuses, le déraillement des tronçonneuses, le brouhaha des taille-haies, le râle des tondeuses, le gueulement des dessoucheuses, le cri des souffleuses, le grabuge des gyrobroyeurs, le raffut des aspirateurs, le feulement des ventilateurs, le ronflement des éoliennes, le grésillement des lignes à haute tension, la fureur des groupes électrogènes, le tapement des pompes d'irrigation, le ronronnement des climatiseurs, l'éclat des voix, la clameur des manifestants, la puissance des chants, le barouf des musiques, le frottement de la foulée des coureurs, le claquement des talons hauts, la rumeur nocturne des usines, le hurlement des sirènes, le cliquetis des montres, le basculement des horloges, la tonitruance des cors de chasse, le claquement des boules de pétanque, le sifflement des haubans, les explosions des feux d'artifice, les sifflements des gendarmes et des chefs de gare et même le froufrou d'une robe légère
(pages 66-67).■
Mon commentaire
Dans sa vertigineuse liste à la Prévert, Jérôme Sueur mêle ce qui peut être considéré comme léger
, musical
voire aérien
ou poétique
et ce qui heurte passagèrement ou durablement non seulement les oreilles des vivants, mais aussi leur entendement, leur sécurité, leur santé, leur relation aux autres vivants et l'écoute de leur propre monde intérieur. Or, le sur-bruit peut rendre malade, sourd, voire fou ou criminel. Malheureusement, il est largement sous-estimé dans l'étiologie des maladies ou la cause de faits-divers délictueux : l'homme n'aime pas le bruit, mais il adore faire du bruit
(page 67).
Un jour, une enfant d'école maternelle dit à Jérôme Sueur : Le silence est un son qui ne fait pas de bruit
. Mais qui sait faire silence aujourd'hui ? Pourquoi une telle tolérance au bruit ? Pourquoi ne se sentirait-on exister que par le bruit, grâce au bruit ? Pourquoi sommes-nous devenus si intolérants aux bruits des autres et si complaisants envers les bruits que nous produisons ?
Comme Jérôme Sueur, je suis devenu une vieille dame agacée par les bruits des autres ; les irritations bruitées de mon quotidien sont innombrables : voitures, avions, tondeuses, pelleteuses, radios, télévisions, téléphones, enceintes portables, lave-vaisselle, lave-linge, réfrigérateurs
(page 102).
Pour l'auteur, l'anthropophonie moderne est en train de donner le coup de grâce au silence naturel. Le bruit humain s'impose et fait disparaître des millions d'années d'évolution et de diversification sonore
(page 151). Un livre-clé pour s'interroger sur les bruits que nous déversons sans précaution et sans vergogne autour de nous.
Et cette fulgurance conclusive de Jérôme Sueur : Peut-être devrions-nous devenir un peu difformes, réduire nos bouches et agrandir nos oreilles pour tenter de rééquilibrer la balance sonore du monde
. Chut !