En Ukraine et ailleurs, toutes les guerres entraînent des traumatismes profonds et souvent indélébiles. Dans un petit dispensaire de Sadove, près de Kherson au sud-est de l’Ukraine, village libéré en novembre 2022 après dix mois d'occupation russe, les conséquences traumatiques de l’occupation paraissent à première vue absentes.

« Ici, tout semble parfait de l’extérieur, mais c’est cassé de l’intérieur », dit Tetiana Baranets, psychologue de Médecins sans frontières. Elle ajoute :  Dans des villages comme ici, les gens ne font plus confiance à personne, l’occupation les a verrouillés en eux-mêmes, ils sont restés enfermés. 

Pour protéger sa mère, un fils au combat lui cache le lieu du terrain d'intervention de son unité armée. Peur d'avoir peur de savoir, justement. Peur de sauter sur une mine. Nuits blanches à répétition. Manque récurrent d'argent. Alcoolisme et pharmacopée servent de substituts à l'angoisse du pire. « Dans tous les cas, la guerre suivra ces gens toute leur vie ».

Mon passé pèse sur moi...

Environ cinquante ans, elle appelle au plus profond de la nuit sur cette ligne d'écoute bénévole. Mon passé pèse sur moi... Vider l'abcès... Ma mère, d'origine irlandaise, était d'une famille engagée dans l'Armée républicaine irlandaise (IRA), elle aimait brûler les choses.

Petite fille, sa mère a été abusée sexuellement. Elle-même le fut dans sa petite enfance. Battue par ma mère, j'ai appris à être un souffre-douleur. À ses yeux, seuls mes frères valaient quelque chose, car c'étaient des garçons. Elle brûlait mes livres, mes dessins... C'était comme si elle me brûlait, quelque part...

Un homme l'a sauvée de cette folie, mais plus tard, lui aussi, il l'a battue. Actuellement, elle vit seule et suit une thérapie longue depuis des années.

Partout, de tout temps, les guerres ont causé aux humains des traumatismes à vie. De génération en génération, ces commotions, ces blessures, ces chocs, ces ébranlements encombrent l'intériorité de millions de personnes. Les traumatismes intra-familiaux ne sont pas les moindres. Et l'intériorité se referme, se verrouille, se cadenasse. Il faut tout le savoir-faire des serruriers-psychologues pour décadenasser les verrous intérieurs.■