Un service public injustement maltraité (CIO 95)
Par Jacques Vauloup le mardi 19 septembre 2023, 03:56 - S'orienter − Devenir - Lien permanent
La première fois que je suis entré dans un CIO en 1978, j'y suis resté cinq jours, et j'ai l'impression, 45 ans après, de n'en être jamais sorti... La Voix du Nord, par son beau reportage sur le CIO de Boulogne-sur-mer (Pas-de-Calais), me donne une raison de plus de croire au CIO, service public essentiel, qui résiste malgré la pénurie de moyens et la maltraitance institutionnelle.
Responsable d’une équipe de 16 personnes, dont 11 psychologues et 2 chargées de mission dans la lutte contre le décrochage scolaire (MLDS), Killian Bruck-Larvor présente son service public, qui vient d'emménager dans ses nouveaux locaux. La Voix du Nord résume l'essentiel : Il ne fait pas beaucoup de bruit, mais réalise un travail monstre. À Boulogne-sur-Mer, le Centre d’information et d’orientation (CIO) aide les jeunes des collèges et lycées à trouver leur voie, mais aussi de plus en plus souvent à reprendre le chemin de la salle de classe
.
Kilian Bruck-Larvor ajoute : Certains jeunes qui sont dirigés vers notre équipe s’étonnent de devoir rencontrer un psychologue et disent qu’ils ne sont pas fous. Primo, les personnes rencontrant des psychologues thérapeutes ne sont pas folles. Et secundo, cette spécialité permet de déterminer les potentiels insoupçonnés des élèves en questionnement sur leur avenir. Autant en profiter !
Bien vu !
À l'instar des 425 CIO de France (en moyenne, environ 4 CIO par département) et dans un territoire étendu démographiquement dense, le CIO de Boulogne-sur-mer assume quatre missions décrites avec précision par le directeur : accompagnement en orientation de toute personne s'adressant au centre quel que soit son âge, lutte contre le décrochage scolaire, prise en charge des élèves à besoins éducatifs particuliers, accompagnement des élèves en situation de mal-être.
Un siècle après, ils sont toujours debout
Des Offices d'orientation professionnelle (1922) aux Centres d'information et d'orientation (CIO) (Décret 71-541 du 7 juillet 1971), les CIO n'ont jamais failli. Dans l'entre-deux guerres, ils se sont engagés dans la valorisation de l'apprentissage (sous statut d'élève ou d'apprenti) et la scolarisation de tous. De 1945 aux années 1990, ils ont largement contribué à l'explosion scolaire dans le second degré puis dans le supérieur.
Depuis la fin du 20è siècle, ces deux missions persistent auxquelles s'ajoutent, en équipes pluridisciplinaires, la prise en charge et l'accompagnement des décrocheurs et des élèves et adolescents nécessitant des aides particulières et professionnelles : jeunes mineurs allophones isolés, harcèlement, phobie scolaire, handicap, dys-, etc.
Tout ceci, ne l'oublions surtout pas, nécessite des actions et dispositifs centrés sur le sujet lui-même, soit en face-à-face (conseil individualisé) soit en groupe (conseil de groupe). Et des interactions fortes avec les établissements scolaires publics et privés sous contrat, les personnels et services psycho-médico-sociaux.
Pour ma part, en trente années d'inspectorat en orientation (1987-2017), j'ai travaillé régulièrement, densément, avec plus de 25 CIO et près de 70 directrices et directeurs : régulation-évaluation, recrutement et formation initiale et continue des personnels, journées d'études, congrès, publications diverses telles que, par exemple : Cinq CIO en Sarthe, Guide néo-psy.
Toujours, partout, à de très rares exceptions près, j'ai vu neutralité, professionnalisme, engagement, loyauté, intelligence multiréférentielle des situations éducatives, respect de l'humain et de ses potentialités insoupçonnables. Toujours, partout, à de très rares exceptions près, les chefs d'établissement, professeurs principaux, conseillers principaux d'éducation, parents d'élèves se louent des qualités professionnelles et personnelles des (conseillers) psychologues... et déplorent leur manque de disponibilité.
Mais j'ai vu aussi...
L'absence totale des inspecteurs généraux de l'éducation nationale et des directeurs académiques dans les CIO et même parfois leur capacité de nuisance...
La dernière (oui, la dernière !) circulaire nationale sur L'organisation des CIO parue le 25 février 1980...
L'indifférence totale de la hiérarchie ad-mini-strative devant les initiatives sérieuses et riches prises ici ou là par un directeur de CIO ou un inspecteur en orientation...
Le boycott ostensible par un directeur académique d'un congrès national de l'orientation organisé dans sa ville ainsi que l'arrachage de l'affiche annonçant l'événement dans les couloirs de la direction académique...
La réduction en peau de chagrin du nombre des CIO...
Le recours croissant à des néo-psy intérimaires du fait d'un nombre notoirement insuffisant de postes ouverts aux concours...
La disparition, dans les rectorats et directions académiques, de productions spécifiques sur l'orientation (lato et stricto sensu).
Bref, j'ai vu abandon, stigmatisation, dénégation, déni et bouc-émissarisation s'abattre sur tout un corps professionnel centenaire.
Que veut le néo-ministre pour ses CIO et ses psychologues ?
Dès la mi-août, dans la longue séquence de pré-rentrée et de rentrée, le ministre Gabriel Attal a beaucoup parlé et occupé le terrain : abaya, uniforme à l'école, programmes, baccalauréat, remplacement et salaire des enseignants, harcèlement, lycée professionnel, orthographe, etc.
D'abord, connaît-il les CIO ? Donc, l'inviter. Cela peut prendre plusieurs formes : congrès national ou journée d'études commune de l'AFPEN, de l'APSYEN et de l'ANDCIO, rédaction d'un résumé des innombrables rapports sur l'orientation parus depuis cinquante ans, tribunes libres dans les médias, questions écrites et orales aux parlementaires. Et évidemment, plusieurs visites de Centres d'information et d'orientation.
Désormais, trois scénarios me paraissent objectivement possibles. Le premier (à éviter absolument), le statu quo ante, qui ne manquerait pas de paupériser davantage et de réduire encore l'efficacité du service public rendu plutôt que le développer progressivement comme on le fit dans les années 1970.
Le second (à discuter) consisterait à transférer totalement les psychologues et chargés de mission MLDS dans les établissements scolaires sous la responsabilité des chefs d'établissement. Ce serait un bon moyen de rapprocher les psychologues du terrain majeur de leurs interventions et, probablement, pour les chefs d'établissement, d'avoir le renfort supplémentaire indispensable.
Le troisième a ma préférence. Le décret 2017-120 du 1er février 2017 a créé un corps unique de psychologues de l'éducation nationale, avec un concours unique. Il reste à l'État à les regrouper dans un lieu et un service unique qui pourrait se dénommer Centre de psychologie et d'orientation
. Il reste aussi à la profession à fusionner en une seule association et non trois.
La profession sait-elle en effet faire valoir le CIO dans lequel elle exerce son métier ? Dans les 71 journées nationales annuelles de l'orientation organisées par l'AGOF/ACOF/ACOP-F/APSYEN de 1935 à 2023, soit 71 thématiques, trois seulement ont été centrées sur le CIO : 1978 (Caen), Porte ouverte sur les CIO, témoignages sur l'activité des conseillers d’orientation ; 1990 (Lille), Évaluation, bilan, projet, contribution des conseillers d’orientation et des CIO ; 1991 (Rennes), Projet, personne et société, la médiation des conseillers d'orientation-psychologues et des CIO.
Allons, encore un petit effort (peu coûteux), Monsieur le Président-Ministre, la rentrée scolaire n'est pas terminée : il vous reste l'orientation... et la psychologie.
Allons, encore un petit effort (frayant), chers et chères psychologues de l'éducation nationale, chères directrices et directeurs : il vous reste le Centre de psychologie et d'orientation
.■
Coordonnées du CIO de Boulogne-sur-mer :
CIO, 84, boulevard Chanzy, 2è étage, bâtiment C
cio.boulognesurmer@ac-lille.fr
Tél : 03 21 30 23 92
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