Torturée, fouettée, violentée, avec de lourds problèmes cardiaques, elle n'a pas vu ses enfants jumeaux depuis 8 ans − ils ont 17 ans et vivent en France avec leur père. Reporters sans frontières lui a attribué le Prix du courage.

La réception du prix Nobel a été effectuée le 10 décembre à Oslo (Norvège) par Kiana et Ali Rahmani, les enfants de Mohammadi, en présence de leur père. Mère courage. Femme héroïque. Grande âme.

Volonté farouche, conscience mondiale

Dans Torture blanche, paru en 2024 chez Albin Michel, Narges Mohammadi raconte la torture blanche que pratique systématiquement, depuis plusieurs décennies, le pouvoir islamiste liberticide des mollahs iraniens via sa milice redoutable de pasdaran (gardiens de la révolution).

Arrêtée 12 fois pour des délits d'opinion et son engagement indéfectible – malgré l'horreur des traitements subis – pour la liberté, le féminisme et la démocratie, la détenue subit de très longs interrogatoires et la séquestration dans des cellules sans lumière du jour de 5 ou 6 m2.

Pendant sa détention et malgré les risques encourus, elle a conduit des entretiens avec 13 prisonnières politiques, toutes emprisonnées pour des délits d'opinion et leur engagement démocratique au service des Droits de l'Homme.

Certaines, libérées, ont dû s'exiler. D'autres, libres aussi, habitent en Iran mais restent sous le coup d'arbitraires mandats d'arrêt. Toutes craignent pour leur santé, leur travail, leur vie, leur famille, leur liberté.

Vive les femmes courageuses et indomptables d'Iran !

Ce 21 avril 2024, d'une cabine téléphonique de la section des femmes de la prison politique d’Evin, dans le nord de Téhéran, où elle est emprisonnée, Narges Mohammadi a enregistré clandestinement un message au mouvement « Femme, vie, liberté », et ce, alors qu'elle est interdite de tout contact téléphonique.

Le Monde du 23 avril le publie. Il nous oblige au plus haut point. Extraits :

» Valeureux peuple d’Iran. Vous entendez ma voix depuis le quartier des femmes de la prison d’Evin. (...) Il y a une heure, une jeune femme a été conduite dans la cour du quartier des femmes de la prison d’Evin, le corps couvert d’hématomes, après avoir été agressée sexuellement.

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» Pendant des années, nous avons été témoins des agressions, des abus sexuels et des passages à tabac de nombreuses femmes de tout le pays de la part d’agents du gouvernement. Cependant, aujourd’hui, la République islamique – qui ne se trouve pas en position de force, mais de fébrilité – mène, en désespoir de cause, une guerre à grande échelle à l’encontre de toutes les femmes, et ce, dans toutes les rues d’Iran.

» Pour mettre fin à cette guerre impitoyable et contraindre la République islamique à battre en retraite, il existe deux scénarios. Soit nous, femmes d’Iran, sommes contraintes de nous battre seules, auquel cas nous continuerons de payer un lourd tribut pour notre liberté : en l’occurrence, la mort assurée. Soit le peuple iranien tout entier, et les peuples du monde à sa suite, se bat à nos côtés et nous aide ainsi à lutter tout en préservant nos vies.

» À toutes celles et tous ceux qui composent le peuple iranien : je vous demande, que vous soyez artistes, intellectuels, travailleurs, enseignants ou étudiants, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, de protester de toutes vos forces contre cette guerre qui est faite aux femmes.

» À tous les peuples du monde : je vous demande de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour qu’il soit mis fin à cette guerre sans merci, qui prend les traits du visage laid et macabre de l’apartheid de genre qui sévit en Iran.

» Enfin, j’ai un message pour toutes les courageuses et dignes femmes d’Iran. La République islamique impitoyable pensait que nous serions effrayées et contraintes de reculer face à ses attaques répétées, brutales, violentes et contraires au caractère sacré des femmes. Mais vous, anonymes et inconnues issues de toutes les régions du pays, des provinces du Sistan et du Baloutchistan en passant par celles du Kurdistan, du Khouzistan, de l’Azerbaïdjan iranien et de Téhéran, n’avez jamais renoncé. Par vos actes de désobéissance civile, vous n’avez cessé de rejeter la République islamique d’Iran.

» Nous, les femmes, investissons la résistance au quotidien. Partout, nous nous battons contre la tyrannie, dans les prisons comme dans les rues.

» Mes chères compatriotes, ne sous-estimez pas le pouvoir du partage de vos expériences et de vos vécus d’oppression. Ne craignons pas d’exposer ce gouvernement misogyne à la réalité de ses agissements. Au contraire, la libération de la parole des femmes précipitera sa chute. Je vous exhorte à partager massivement vos expériences d’arrestation, d’agression, d’abus, d’humiliation, de passage à tabac et de viol sur ma page Instagram.

» Vive la résistance ! Vive la liberté ! Vive les femmes courageuses et indomptables d’Iran ! ■

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Le monde sait que le mouvement révolutionnaire Femme, vie, liberté est la continuation de la lutte et de la résistance en Iran, un effort acharné pour rétablir une vie normale dans la société. La force de ce mouvement réside dans l'action des femmes iraniennes. Nous sommes engagées, nous y croyons et nous considérons la victoire comme certaine.

Narges Mohammadi, Lettre de sa prison d'Evin, Téhéran (Iran), au comité Nobel, octobre 2023.

Pour aller plus loin

Mohammadi N. (2024), Torture blanche, Albin Michel, 280 p. L'ouvrage est préfacé par l'Iranienne Shirin Ebadi, prix Nobel de la paix 2003. Il est postfacé par l'historienne australienne Shannon Woodcock. Une lecture indispensable contre l'obscurantisme, la dictature et l'apartheid des femmes.

Initialement publié le 9 décembre 2023, ce mot a été largement amodié le 23 avril 2024