Vinciane Despret : « Nous gardons les morts à nos côtés afin qu’ils puissent continuer à veiller sur nous ». Ayant vécu il y a quelques années la mort d'une soeur plus jeune, et plus récemment l'euthanasie souhaitée par sa mère, la psychologue-philosophe belge a enquêté longuement et recueilli directement les témoignages de personnes évoquant la mort de leurs proches, leur manière personnelle de vivre l’absence de la personne chère… ou sa présence restée très vivante.

Dans Le Monde du 22 septembre, Michel Lefebvre et Cathy Remy livrent une grande interview de Vinciane Despret.

Elle y souligne la remarquable implication du médecin anesthésiste belge François Damas dans l'application de la loi sur l'euthanasie. Dans chaque situation, en présence de la personne toujours accompagnée d'un.e proche, il interroge : « Par rapport à la loi, comment se situe-t-on dans votre cas ? » Pour chaque personne, il s'assure que la décision, démarche individuelle consciente, est acceptée collectivement par la personne elle-même et ses proches.

Des absents bien présents

Plus généralement, Vinciane Despret revient sur le fait que nous sommes héritiers d'une situation de confiscation outrancière par les médecins du pouvoir médical : Je n’ai pas totalement envie de donner raison à l’omnipotence des médecins. C'est, dit-elle, ce qui s'est passé dans la demande d'euthanasie formulée par sa mère. Elle ne devint décision qu'après délibération avec les proches.

Pour le philosophe américain Robert Pogue Harrison, nous enterrons nos morts pour qu’ils restent près de nous : Pourquoi veulent-ils rester auprès de nous ? Pour rappeler aux vivants leurs devoirs à l’égard des générations futures.

Ce faisant, Vinciane Despret met en question la notion rebattue de faire son deuil qu'elle assimile à une injonction à l'oubli. Les morts sont-ils morts aussi définitivement que le prétend la norme sociale faire son deuil ? Beaucoup de gens pensent et ressentent en réalité différemment ; ils parlent de leurs morts au présent. ■

Mihi crede, magna pars ex his qua amavimus, licet ipsos casus abstulerit, apud nos manet. Nostrum est quod praeteriit tempus nec quicquam est loco tutiore quam quod fuit.

Crois-moi, le sort a beau nous enlever la présence de ceux que nous aimons, une grande partie d'eux-mêmes demeure avec nous. Oui, le temps passé nous appartient, et rien n'est en lieu plus sûr que que ce qui a cessé d'être.

Sénèque, Lettre à Lucilius, Liber XVI, 99-4, traduction Henri Noblot, Les Belles Lettres, 1971, page 126

Ce mot a été amodié le 28 décembre 2023

Pour aller plus loin

Banquet des vivants, Le sujet dans la cité, 29 juin 2023

Horvilleur D., (2022), Vivre avec nos morts, petit traité de consolation, Le livre de poche

Philosophe Alain (1868-1951), Le culte des morts, propos du 8 novembre 1907, source : association Les amis d'Alain