Remonter le temps vers soi
Par Jacques Vauloup le mardi 14 novembre 2023, 04:18 - Ex libris - Lien permanent
Julia est pharmacienne à Lampaul (Ouessant). Bastien, prof d'anglais détaché au Centre national d'enseignement à distance, a décidé de s'octroyer une pause-vérité de six mois sur l'île. Qu'est-ce qui a conduit ces deux êtres désorientés au far west du continent européen, sur la rude et mythique Enez-Eusa ? C'est ce que nous raconte Bob Poisson dans Trois couleurs du temps, son premier roman paru aux éditions Le lys bleu.
Je n'avais qu'une envie. Profiter de ce que nous avions devant les yeux, de ce qui nous emplissait les poumons, de ce qui nous emportait bien plus loin que nous-mêmes, J'avais deux manières d'en parler. Se dire que tout ici est inhumain, un monde de pierres et d'eaux terribles qui ne songeaient qu'à vous détruire, vous égarant dans la peur, l'angoisse d'y perdre jusqu'à la vie. On pouvait au contraire parvenir à se fondre dans cet espace qui vous donnait sa force, sa brutalité, qui remuait entre ciel et terre son grand corps liquide où se perdaient vos yeux. Cette mer, cette terre ne donnaient d'apaisement qu'aux âmes torturées qui ressemblaient aux récifs, acceptant d'user leurs aspérités à la vague qui bat sans cesse
. (Bastien, page 36)
Les premières rencontres fortuites entre Bastien et Julia à la pharmacie et sur les sentiers de l'île vont vite se transformer en rencontres moins accidentelles. Mais est-il des rencontres fortuites sur une île de 4 kilomètres sur 7 où tout le monde connaît tout le monde, où, à peine arrivé.e, vous êtes dévisagé.e discrètement, vos paroles, vos faits et gestes épiés ? Petit à petit, une amitié naît. Mais la carapace tient.
C'est par le dévoilement progressif, les sous-entendus, l'humour, les bribes d'informations personnelles jetées dans un souffle d'échange par Julia et Bastien, mais aussi par l'effet de toile-éméri
des éléments naturels insulaires des plus âpres, que les deux protagonistes se rendront compte que leurs vies antérieures recèlent de multiples coïncidences.
Un compagnon, une compagne récemment décédés... Des ancêtres, géniteurs et génitrices méconnus − totalement pour elle, partiellement pour lui − et happés par le tourbillon de la sombre histoire, longtemps occultée, des femmes violées et des bébés illégitimes des Magdalenes d'Irlande ou par celle des femmes employées par l'industrie de main d'oeuvre à Brest et tous les travaux des gens de peu... Souffrances d'enfance non cicatrisées et ravivées par des souffrances d'adulte... Sinistres histoires d'exploitation, d'aliénation qui ont traversé les vies des ancêtres de Julia et Bastien. Qui traversent et fracassent les leurs aussi.
Comment vivre avec un passé qui ne passe pas ?
Comment recomposer un passé décomposé ?
Comment survivre au mensonge sur mes origines ?
Comment pardonner à des parents assujettis ?
À la fin, dans une ultime catharsis, Bastien emmène Julia sur les lieux de son enfance à Brest, les cales du port de commerce où, enfant, il allait pêcher avec son père − une activité qui le rapprochait vraiment de celui-ci, le château, le pont de Recouvrance, Kerinou, le 89 rue Robespierre, la rue Saint-Malo, Lambezellec, le pont de l'Iroise et la traversée de l'Élorn... De même, Julia convainc Bastien d'un voyage rédempteur mais plus lointain dans les espaces de sa vie d'avant : Bras-d'Asse (Alpes-de-Haute-Provence), Lyon, les études à Marseille et la première pharmacie.
Alors, il suffisait de se mettre à sa place pour comprendre. J'avais toujours fait ça. Se mettre à la place des gens, sans savoir comment je faisais
. (Bastien, page 284)
Inénarrable, ineffable, stupéfiant destin de Julia ! Pesanteur lourde du passé de Bastien. Subtil chassé-croisé des lents dévoilements des personnages. Embarquement dès les premières pages dans des histoires de vie desquelles le lecteur, accroché dès les premières lignes, ne peut se décrocher qu'à l'issue de deux nuits écourtées.
Assurément, Bob Poisson sait écrire des histoires de vie passionnantes et contextualisées : les Magdalenes en Irlande, la destruction de Brest par les Alliés en juin 1943 et la reconstruction de Brest la blanche
, les vies ravagées par la guerre d'Algérie. Ce premier roman a beau comporter quelques longueurs et d'évitables coquilles orthographiques et de ponctuation, il n'en reste pas moins un coup de maître en écriture.
En attendant le deuxième roman de Bob, et avant mon prochain passage du Fromveur, j'ai pu réviser le nom des neuf îles et ilots de l'archipel de Molène : île aux Chrétiens, Balanec, Bannec, Béniguet, Litiry, Molène, Quéménès, Morgol, Trielen ainsi que les cinq phares de Ouessant : La Jument, Kéréon, Le Stiff, Nividic et le Créac’h. Quant à moi, je préfère Nividic, le plus à l'Ouest, le plus inaccessible, le plus tourmenté. Merci Bob ! Et continue à nous étonner et à nous embarquer ! ■
Ce mot a été amodié le 28 novembre 2023
Commentaires
Merci beaucoup Jacques. Je suis à mon tour bluffé par ta compréhension de ce roman. J'espère que tes commentaires sur ce site accrocheront quelques collègues. Je suis bien d'accord que la sérendipité est au coeur de ce texte et parle à sa manière de ce qui a occupé une grande partie de nos vies.