Que la bourgeoisie se soit réservé les meilleures places à l'école, ça, on le savait depuis longtemps. Mais, d'après Cabanel, la bourgeoisie de gauche a sombré, elle aussi, dans l'hypocrisie : vanter l'enseignement professionnel aux enfants des autres et en protéger les siens, vendre l'ouverture de tous aux ruses de la carte scolaire et utiliser toutes les ficelles pour placer ses ouailles là où il faut, quand il faut, comme il faut.

Vous n'êtes pas convaincu.e ? Ouvrez les premières pages de l'ouvrage de l'historien et vous vous laisserez emporter par sa démonstration irréfutable et sourcée aux meilleures archives − et les sources, on connaît quand on est directeur d'études à l'École pratique des hautes études. De prime abord, l'ouvrage apparaît comme un aimable topo pour étudiants de L1 ou L2 ; il se révèle un admirable manuel de référence.

Extraits :

J'en serais resté probablement à la légende dorée de l'école et de ses instituteurs (et d'autant plus facilement que je leur dois tout), si je n'avais vu autour de moi, avec une stupéfaction douloureuse, l'actuelle bourgeoisie de gauche parler brillamment de l'école laïque et d'une laïcité ouverte comme il se doit, tout en se gardant presque systématiquement de lui confier ses enfants (sauf bien sûr lorsqu'elle habite les beaux quartiers à beaux lycées), en choisissant pour eux l'enseignement privé, d'origine dûment catholique, sauf à élire l'École alsacienne, aux racines protestantes. Il y a là une absence radicale de sincérité sociale qui ne passe pas (pages 9-10).

Et d'ajouter :

Que la bourgeoisie soit par définition avertie, c'est bien son propre ; qu'elle joigne à ce savoir non seulement la capacité à déguiser ses stratégies mais surtout l'audace de vanter des idées et des institutions qu'elle ne pratique pas (elle fait à peu près l'inverse), il y a là une forme de scandale social (page 10).

Aux enfants de pauvres, la République reconnaissante ?

Poursuivant sur sa fringante lancée, Patrick Cabanel hache menu la substantifique moëlle de ce qui a fait et fait aujourd'hui plus que jamais la-petite-différence-qui-fait-la-petite-différence et qui, agrégée aux autres petites-différences, constitue une véritable et rémanente ségrégation scolaire qui caractérise le système scolaire français aux yeux du monde entier. Les études internationales n'attribuent-elles pas à la France, depuis des décennies, la palme de l'impossibilité (systémique) à réduire le fossé abyssal entre les inclus et les exclus, les rusés et les naïfs, bref entre les riches et les pauvres ?

Déjà, dans l'école de Jules Ferry et de Ferdinand Buisson, l'instituteur préparait ses élèves au certificat d'études primaires, et son fils à l'examen d'entrée en sixième au lycée. Longtemps, la République fut très tolérante sur le manque d'assiduité scolaire des enfants de pauvres : A-t-on mesuré de combien de centaines de millliers d'heures d'instruction ont été privés à jamais tous ces enfants employés à garder le troupeau ? (page 37)

Jusqu'aux années 1950, la République a freiné l'accès des classes populaires à la sixième : hors l'obligation scolaire portée à 14 ans par Jean Zay en 1936, il faut attendre De Gaulle et Berthoin en 1959 pour la prolonger jusqu'à 16 ans (pourquoi pas à 18 ans d'ailleurs aujourd'hui ?), perpétuation de l'examen d'entrée en sixième et d'un internat payant pendant des décennies, création des cours complémentaires à la campagne et survivance des petits lycées dans les centres-villes.

Démocratisation = massification + ségrégation

C'est la cinquième République qui a ouvert les portes de la démocratisation scolaire, qu'Antoine Prost a préféré, non sans raison, qualifier de massification scolaire. Mais là encore, en paragraphes et notes de fin de chapître fort éclairantes, Patrick Cabanel montre à l'envi que la bourgeoisie s'est protégée méthodiquement, systématiquement, durablement. Par exemple, le collège Haby (1975) dit unique a décrété la fin des filières internes, mais la sélection par les langues en sixième et en quatrième a perduré.

Autre illustration : le lycée a ouvert plus largement ses portes mais en trois filières distinctes et socialement clivées (générale, technologique, professionnelle). Enfin, la loi Debré (31 décembre 1959) a accordé le cadeau du siècle (sic) à la bourgeoisie catholique de droite en assurant le financement public de l'enseignement privé sous contrat.

Des pages fortes sur l'utilisation régulière, par les enseignants publics, des souplesses accordées par les dérogations à la carte scolaire (public). D'autres encore sur le paradoxe entre le vide des églises le dimanche et le plein des écoles dites catholiques ou privées : les raisons religieuses sont loin d'être majoritaires dans le choix des familles pour le privé...

Selon des sources récentes et non contestées, 73% des ressources dudit enseignement proviennent du contribuable ; le privé est en réalité un trois-quarts public ! Le maintien de ce réseau au caractère propre n'est plus contesté, mais pourquoi l'État et les collectivités territoriales ne lui imposent-t-il pas des contreparties sérieuses aux ressources très conséquentes qu'ils lui allouent ?

Ségrégation externe (enseignement privé vs enseignement public) et ségrégation interne aux établissements publics se cumulent pour composer une ségrégation à la française qui creuse les inégalités scolaires puis les inégalités sociales.

Le tableau fourni par l'enseignement supérieur n'est pas plus brillant : implantation des classes préparatoires aux grandes écoles dans les lycées (et pourquoi pas à l'université ?), surcoût de 55% de celles-ci par rapport au coût d'un étudiant universitaire, développement exponentiel depuis 2017 de l'apprentissage dans le supérieur et drainage des fonds publics vers des réseaux d'écoles dites privées mais en réalité aux trois-quarts publiques du fait de leurs ressources.

Vous l'aurez compris, Patrick Cabanel, brillant historien de l'éducation, est un connaisseur ! Il sera difficile aux contradicteurs de prendre en défaut ses analyses toutes sourcées. C'est aussi un bel écrivain et un défenseur de l'école publique. Trois raisons majeures de se procurer son petit-grand ouvrage. De le lire, de le relire, de le prêter, de l'offrir à Noël.

L'ouvrage présenté et commenté : Cabanel P. (2023), L'école du peuple ? Histoire d'une hypocrisie sociale, Presses universitaires de Rennes, 123 p., 9,90 euros

Pour aller plus loin

Cabanel P. (2002), La République du certificat d'études. Histoire et anthropologie d'un examen, Paris, Belin.

Cabanel P. (2016), Ferdinand Buisson, père de l'école laïque, Genève, Labor et Fides

Dubet F., Duru-Bellat M. (2000), L'hypocrisie scolaire. Pour un collège enfin démocratique, Seuil.

Ce mot a été amodié le 27 novembre 2023