» Le paysage des géographes est à toi. Il est à toi si tu le veux. Il est à toi, par une lente appropriation de tes premiers pas et de tes premiers regards jusqu'à ta mort, si tu veux bien voir, entendre, percevoir, comprendre, et comprendre les autres avec cela.

» À toi, avec l'histoire et la nature en sus, cette petite place de ton enfance autour de la fontaine d'où l'eau coulait comme d'une source.

» À toi, vieil homme, par la fenêtre ouverte, cette modeste vallée aux courbes infinies, verte sous les grands arbres et les haies, charmante comme une pie qui picore des poires tombées. Un paysage est le produit de la culture en un lieu, sur un espace humanisé…

» Pour bien comprendre, il faudrait tout connaître, et pas seulement ce qui se voit, les sols et les climats, les reliefs et les plantes, mais aussi l'histoire des hommes, leur organisation sociale, leur économie, leur genre de vie, peut-être bien même leurs sentiments, parce qu'ils ont peur ou qu'ils sont heureux, parce qu'ils s'imposent aux autres ou qu'ils se referment sur eux-mêmes, parce qu'ils veulent vivre toujours ici ou qu'ils rêvent d'ailleurs… (page 377)

Ce texte inédit est extrait de l'ouvrage collectif édité sous la responsabilité d'Antoine Frémont (fils d'Armand Frémont, et lui-même géographe) et de Robert Hérin : Un géographe dans le siècle, hommage à Armand Frémont, Presses universitaires de Caen, 2022. On pense évidemment à la lettre d'Albert Camus à son instituteur Monsieur Germain (novembre 1957) et à d'autres lettres célèbres, mais aussi à toutes celles, nombreuses, des anonymes, des sans-grade, des hommes et femmes de peu envoyées par reconnaissance à leur ancien instituteur ou à leur ancienne institutrice. Cette lettre dit aussi en quoi une observation ambulante attentive peut aider à comprendre, en raison et en sensibilité, les paysages qui nous entourent. Seules les mobilités douces, en effet, permettent cette attention aux paysages, la marche bien sûr, mais aussi le vélo, le bateau à voiles, le planeur, le ski de randonnée. Vu l'aura dont il bénéficiait chez ses étudiants, je suis persuadé que le professeur Armand Frémont aura reçu de nombreuses lettres de remerciements et de reconnaissance de la part de ses étudiants et collègues. Et que, par modestie, il aura interdit qu'on les publiât.

Le texte d'Armand Frémont fait écho à celui d'un instituteur polygraphe, Célestin Freinet (1896-1966) qui écrit, à Saint-Paul-de-Vence, en 1930 :

» Je prends résolument pour base la géographie locale. Dans leur journal, les petits correspondants ont écrit qu'ils désiraient connaître notre région. Nous l'étudions donc pour mieux la leur dépeindre. D'autant plus qu'à la fierté (bien naturelle) d'étudier son pays pour le présenter ensuite à des étrangers va se mêler l'attrait des promenades.

» Nous grimpons les côteaux, nous parcourons la campagne, nous causons de choses que nous avons sous les yeux et sur lesquelles chacun a quelque histoire à raconter. Quelle joie pour tous !

» Nous prenons des notes et, de retour en classe, le compte rendu de la promenade est composé librement, soit individuellement, soit par groupes. Le compte rendu : pour le maître, c'est le résumé de la leçon ; mais pour les élèves, c'est une «lettre» à des camarades lointains.

» Ainsi c'est sans contrainte et je peux dire d'une commune volonté que nous étudions la géographie locale et les notions de géographie générale.■■

Source : Élise Freinet, Naissance d'une pédagogie populaire (méthodes Freinet), éditions François Maspéro, 1971, page 116.

Ce billet a été amodié le 22 novembre 2023