« Soyons francs ! Si on laissait aux pédagogues le soin exclusif d'initier les enfants à la manoeuvre de la bicyclette, nous n'aurions pas beaucoup de cyclistes.

» Il faudrait, en effet, avant d'enfourcher le vélo, le connaître, n'est-ce pas, c'est élémentaire, détailler les pièces qui le composent et avoir fait avec succès de nombreux exercices sur les principes mécaniques de la transmission et de l'équilibre.

» Après, mais après seulement, l'enfant serait autorisé à monter en vélo. Oh ! Soyez tranquille ! On ne le lancerait pas inconsidérément sur une route difficile où il risquerait de blesser les passants. Les pédagogues auraient mis au point de bonnes bicyclettes d'étude, montées sur cales, tournant à vide et sur lesquelles l'enfant apprendrait sans risque à se tenir en selle et à pédaler.

» Ce n'est bien sûr que lorsque l'élève saurait monter à bicyclette qu'on le laisserait s'aventurer librement sur sa mécanique.

» Heureusement, les enfants déjouent d'avance les projets trop prudents et trop méthodiques des pédagogues. Ils découvrent dans un grenier un vieil outil sans pneu ni frein et, en cachette, ils apprennent en quelques instants à monter à vélo, comme apprennent d'ailleurs tous les enfants : sans autre connaissance de règles ni de principes, ils saisissent la machine, l'orientent vers la descente et... vont atterrir contre un talus. Ils recommencent obstinément et, en un temps record, ils savent marcher à vélo. L'exercice fera le reste.

» Lorsque, ensuite, pour mieux rouler, ils auront à réparer un pneu, ajuster un rayon ou replacer la chaîne, alors ils voudront connaître, par les camarades, par les livres ou par le maître, ce que vous essayiez en vain de leur inculquer.

» À l'origine de toute conquête, il y a, non la connaissance, qui ne vient normalement qu'en fonction des nécessités de la vie, mais l'expérience, l'exercice et le travail.

» En ce début d'année, faites sauter les cales : enfourchez les vélos ! ■

Ce texte est extrait de : Célestin Freinet (1896-1966), Les dits de Mathieu, Delachaux et Niestlé, 1969, pages 102-103

Les dits de Mathieu, ouvrage malheureusement épuisé, fera-t-il l'objet d'un retirage ? J'ose l'espérer tant il est aisément accessible aux pédagogues, aux parents d'élèves ou à tout lecteur curieux. Il trouvera toute sa place parmi les autres ouvrages du pédagogue polygraphe et à côté des nombeuses lettres écrites par Célestin-Baptistin Freinet, dans les Oeuvres complètes que l'association des Amis de Freinet et l'Institut coopératif de l'école moderne (ICEM) envisagent d'éditer.

La pédagogie Freinet, ou, oserais-je la nommer, l'éducation Freinet n'est pas le laisser-faire ni le laisser-aller que fustigèrent, hier et aujourd'hui, avec des intentions politiques bien arrêtées, des anti-pédagogistes virulents et patentés qui, le plus souvent, n'ont pas fait l'effort d'étudier les écrits, les productions, les conférences de Freinet, ni d'entrer dans une classe Freinet.

Elle fut, elle est une expérience, un exercice, un travail exigeants et incessants d'éducation populaire au service de la démocratie et de l'émancipation des classes populaires. C'est pourquoi sans aucun doute les nantis, les héritiers, les suffisants, les nationalistes-réactionnaires-identitaires, et quelques autres beaux-parleurs et scolasticiens lui en veulent tant.

Très grièvement blessé aux sanglants combats du Chemin des Dames en octobre 1917, l'aspirant Freinet en sortit mutilé de guerre à 70%. Après s'être péniblement remis de ce traumatisme et s'être interrogé sur sa capacité physique à reprendre la classe, levé chaque jour à 4 heures du matin et pas couché avant 23 heures, il écrivait, écrivait, écrivait... Quelle production ! Quel travail ! Quelle force intérieure ! Quel engagement !

Ce mot a été amodié le 5 décembre 2023