Qu'y a-t-il de commun entre les cosplayers − contraction de costume et play, qui partagent dans le monde entier la passion de l'imitation de personnages de fiction , les reconstituteurs de batailles historiques, les personnes qui rêvent de devenir animal, les communautés de furries (poilus, velus), les êtres humains engagés dans une transition de genre et les comédiens qui s'investissent dans des rôles parfois très éloignés d'eux et qui les marqueront à vie ?

Cherchent-ils à être un ou plusieurs ? Ou bien : un et plusieurs à la fois ?

David Berliner : Et si être soi-même, c'était aussi être plusieurs ? Si être soi-même, c'était non seulement ressentir la cohérence et l'unité du moi, mais également éprouver ses facettes plurielles, le passage incessant entre celles-ci et l'acquisition de nouvelles dimensions ? Si être soi-même, c'était à la fois être un et plusieurs, permanent et oscillant ? (page 162)

Sympathie, empathie, contagion émotionnelle

Comme les grands singes, les humains, nous dit l'auteur, sont dotés d'une capacité à la prise de perspective cognitive, faculté à se représenter les états mentaux des autres, à produire des inférences sur les pensées, les intentions, les croyances d'autrui. Mais cette perspective cognitive ou mind-reading est à distinguer de l'empathie et de la sympathie.

La sympathie consiste à se sentir désolé.e pour quelqu'un d'autre, quelle que soit l'émotion en jeu : colère, jalousie, etc.

La contagion émotionnelle procède d'une synchronisation automatique sans que l'on se représente l'émotion de l'autre, comme dans le cas d'une peur panique au sein d'une foule, d'un bâillement significatif, de la vue à la télévision de l'embrasement et de la chute des Twin Towers ou de l'incendie de Notre-Dame.

L'empathie est une disposition qui permet de partager quelque chose du ressenti d'une autre personne. Elle suppose de réunir plusieurs critères : un ressenti (je ressens), une similarité (je ressens ce que vous éprouvez), une relation de causalité (votre ressenti est la cause du mien), une attribution (je suis conscient de votre disposition et c'est bien la vôtre), une sollicitude (je suis empathique à l'égard de quelqu'un en particulier et non à l'égard de tous).

Toutes ces dispositions peuvent être présentes dans ces exo-expériences. Ce que les anthropologues dénomment une identification cannibale : puiser dans cette altération héroïque un empuissancement (empowerment), absorber la force de l'autre, se costumer, s'identifier à Napoléon, Gengis Khan ou Cléopatre, s'immerger dans le caractère d'une idole, dans son intériorité imaginée.

Paradoxe des paradoxes. Alors que les discours qui promeuvent l'existence d'arrangements identitaires forts, homogènes et stables attirent à eux les foules, hybridité, fluidité, ambiguïté, plasticité, liquidité et multiplicité constituent autant de notions émergentes dans une postmodernité critique des assignations, suscitant nombre de réactions de rejet aussi bien que de l'enthousiasme.

Comme le disait Walt Whitman dans Song of myself (1892), pourrons-nous, toutes et tous, être larges et contenir des multitudes ? I am of old and young, of the foolish as much as the wise / Regardless of others, ever regardful of others / Maternal as well as paternal, a child as well as a man. ■

L'ouvrage présenté et commenté :

Berliner D. (2022), Devenir autre. Hétérogénéité et plasticité du soi, La Découverte, 170 p.