Pour un monde vivable et décent, choisir la transformation plutôt que la transition
Par Jacques Vauloup le jeudi 13 juin 2024, 05:30 - Anthroposcènes - Lien permanent
Assèchement des sources d'eau, si vitale pour les humains... Empoisonnement-emprisonnement de nos côtes dans les algues vertes et le dioxyde d'azote (NO2)... Deux illustrations, parmi d'autres, d'une profonde altération du climat et de la biodiversité. En décembre 2023, la 28è Conférence des parties (COP) réunie à Dubaï a conclu sur l'expression « transitioning away from fossil fuels ». Transition ou Transformation ?
Transition
Du latin transitio : action de passer, passage. D'après le Dictionnaire historique de la langue française (dir. Alain Rey) : passage d'un état à un autre (1797), passage graduel (1874), état intermédiaire (1835).
En français, le substantif "transition" est très souvent associé à l'adjectif "transitoire" au sens de "temporaire, passager", ce qui n'arrange pas nos affaires en matière de "transition climatique ou énergétique". Ne serait-ce qu'un mauvais et fugace moment à traverser ?
Synonymes fréquents (du plus fréquent au moins fréquent) : phase, suture, acheminement, raccord, palier, pont, intermédiaire, accoutumance, degré, préparation, transformation, évolution, changement. Pas d'antonyme référencé.
C'est sans doute pour son minimalisme, son acceptation par le lobby extractiviste et son équivalent dans la langue anglaise que le terme transition a été choisi comme plus-petit-commun-multiple par les nations siégeant à la COP Dubaï 2023.

Transformation
Du latin transformatio : transformation, métamorphose, action de (se) transformer, (se) métamorphoser, changer une forme en une autre.
Notons que transformatio est construit strictement de la même façon que le grec metamorphosis (métamorphose).
Synonymes fréquents (et nombreux) (du plus fréquent au moins courant) : métamorphose, mutation, changement, évolution (fort synonyme de transformation), modification, transmutation, conversion, innovation, nouveauté, rénovation, révolution, variation, altération, renouvellement, élaboration, métamorphisme, métempsycose, reconversion, transfiguration, amélioration. Antonymes : fixité, maintien, permanence.
Résumons-nous. Transition est passage, transit. Transformation est changement de forme. Le champ sémantique du second est beaucoup plus étendu et engageant pour les êtres humains, les sociétés et les États que celui du premier. En outre, il se pronominalise de manière parlante (se transformer, se métamorphoser) alors qu'on ne saurait se
transiter...
Si, incontestablement, un mouvement mondial et local de transition écologique et énergétique
a bel et bien été lancé il y a quelques années déjà, en est-il autant du mouvement de transformation écologique et énergétique
? Et pourtant y a-t-il d'autre solution que de se transporter du premier au second ? N'ayons pas peur des mots. Alors, on transite ou on (se) transforme ? ■
Crédits. Image du haut : Réservoir d'eau à sec, Sau, Barcelone, mars 2023, crédit Emilio Morenatti, AFG, Spain environment agriculture. Image du bas : Plage de Saint-Guimmond, algues vertes, baie d'Hillion, Côtes d'Armor, Bretagne, juin 2023.

Pour aller plus loin
Fressoz J.-B. (2024), Sans transition, Une nouvelle histoire de l'énergie, Seuil, 416 p.
Extraits :
Le réchauffement est une tragédie de l'abondance et non de la rareté, une tragédie d'autant plus inextricable et injuste que ses victimes n'en sont pas généralement responsables. Lutter contre le réchauffement implique de réaliser par pure volonté, et en un temps extraordinairement bref, une transformation sans précédent du monde matériel. Prétendre que "l'innovation" − qu'elle soit incrémentale, granulaire, verte, frugale, sociale ou de rupture − est à la hauteur de ce défi inouï est une théorie encore plus fumeuse que les chandelles du XVIIIè siècle.
(pages 53-54)
La transition est l'idéologie du capital au XXIè siècle. Grâce à elle, le mal devient le remède, les industries polluantes des industries vertes en devenir, et l'innovation notre bouée de sauvetage. Grâce à la transition, le capital se retrouve du bon côté de la lutte climatique. Grâce à la transition, on parle de trajectoires à 2100, de voitures électriques et d'avions à hydrogène plutôt que de niveau de consommation matérielle et de répartition. Des solutions très complexes dans le futur empêchent de faire des choses simples maintenant.
La puissance de séduction de la transition est immense : nous avons tous besoin de basculements futurs pour justifier la procrastination présente. L'histoire de la transition et le sentiment troublant de déjà-vu qu'elle engendre doivent nous mettre en garde : il ne faudrait pas que les promesses technologiques d'abondance matérielle sans carbone se répètent encore et encore, et que, après avoir franchi le cap des 2°C dans la seconde moitié de ce siècle, elles nous accompagnent tout aussi sûrement vers des périls plus importants.
(page 333)