À 90 ans passés, Guy (1931- ) et Renée Goupil manifestent, une nouvelle fois, la vitalité et l'engagement, rares, d'une vie entière au service de l'enseignement, de l'éducation, des enfants et, disons-le sans ambages, de la démocratie tout court. Qui mieux que Freinet et sa pédagogie populaire pouvaient le mieux attirer les instituteurs du Nord-Mayenne ?

Après Comprendre la pédagogie Freinet (Amis de Freinet, 2007), Pédagogie Freinet, le mouvement en Mayenne (Amis de Freinet, 2022) présente six décennies du mouvement Freinet en Mayenne. Pour commencer, Guy Goupil rend hommage aux précurseurs mayennais qui rejoignirent Freinet dans l'entre-deux guerres, autour de l'imprimerie à l'école : Marcel Fautrad à Ambrières-les-vallées, Albert Ravé à La-Baroche-Gondouin, Henri Micard, Pierre Corgnet à Lassay, André Rivard à St-Hilaire-du-Maine...

Plus jamais seul !

En effet, écrit l'auteur, On imagine bien, la pédagogie Freinet n'est pas née en un jour, décrétée par un savant inventeur. Elle est le fruit d'un long cheminement collectif dans lequel Freinet a été un génial infatigable organisateur. À la fois animateur et catalyseur d'énergies, découvreur et accoucheur d'idées qu'il savait si bien mettre en valeur, il devinait, dès l'abord, avec un extraordinaire sens intuitif, tout ce que les uns et les autres, parmi ses camarades, pourraient apporter de positif à la recherche. (page 190)

Au début de son ouvrage, Guy Goupil situe les origines et la nature de son engagement : mère pupille de l'Assistance publique, père fils d'un savetier et d'une femme de ménage, humbles parmi les humbles, qui militèrent toute leur vie pour la fraternité entre les peuples, l'égalité sociale, la liberté, la dignité et le respect des hommes. La pédagogie et le mouvement Freinet firent passer Guy et Renée du travail solitaire d'enseignant à un collectif bouillonnant et fraternel d'idées, d'actions, de dispositifs et d'échanges.

Pour Guy, le retour de la guerre d'Algérie aura renforcé ses convictions de pacifiste, militant et éducateur : Soulevé d'indignation à la vue des méthodes mises en oeuvre par certains officiers de l'armée française, tant au niveau des indigènes des territoires qu'ils occupent qu'à celui des propres hommes de troupe dont ils ont la responsabilité, comment ne pas s'engager à fond dans toutes les brèches qui s'ouvrent vers la reconnaissance de la dignité humaine, vers une pédagogie qui oeuvre pour une prise en charge de chacun par soi-même, reconnu comme être à part entière, respectable et respecté, parce que respectant les autres, et acteur de son avenir dans le devenir commun ? (page 9)

Doté d'une aversion viscérale pour l'abus de pouvoir et les petits chefs qu'il débusquera avec entrain toute sa vie, il ajoute : Chacun à sa juste place, reconnue par tous. À chacun sa responsabilité dans le groupe social. Responsabilité et non Pouvoir. La responsabilité mène à la concertation, à la reconnaissance de la contribution de chacun au travail commun. Le pouvoir, c'est un petit chef qui impose son point de vue, méprise les hommes, même quand, paternaliste et grand prince, il condescend à les présenter comme des collaborateurs. Suprême mépris ! (...) La vraie démocratie, c'est le respect de chacun reconnu par chacun à sa vraie place selon ses capacités. (page 9)

Mouvante, laborante, vaillante Mayenne

La rencontre à Cannes avec Freinet en 1961, la visite de l'école de Vence et l'émerveillement, notamment, devant l'art enfantin qui fut l'un des apports essentiels d'Élise Freinet, ainsi que l'une des revues suivies du mouvement, contribuent à renforcer les énergies et à relancer la dynamique Freinet en Mayenne.

L'ouvrage de Guy Goupil comporte de nombreuses illustrations − par exemple, les géniales rencontres autour de L'univers de l'artiste Robert Tatin à La Frénouse à Cossé-le-Vivien en vue de la réalisation du n°940 de la revue Bibliothèque de travail. On y voit aussi des poèmes d'enfants, la copie des courriers, parfois vifs, avec l'ad-mini-stration locale, ou encore des supports utilisés dans des stages d'enseignants.

L'auteur raconte les conférences, les formations plus ou moins autorisées par une hiérarchie ad-mini-strative et les inspecteurs du moment parfois favorables parfois défavorables, bref, pourrait-on dire, une ad-mini-stration sans boussole ! Il dit aussi la solidarité, la fraternité et le travail individuel et collectif fournis par le réseau Freinet en Mayenne : exposition d'art enfantin à Ernée, réunions thématiques des instituteurs Freinet le jeudi (jour de congé à l'époque) dans la classe de l'un d'entre eux. En débat, dans le réseau Freinet mayennais, autour d'un thème pratique − imprimerie, texte libre, correspondance scolaire, classe-promenade, coopérative, plans individualisés de travail, etc. − les questions concrètes et professionnelles d'enseignants anonymes qui ont fait le changement, la mise en commun des débrouillardises :

Comment faire ?

Quelle attitude prendre pour que l'enthousiasme naisse et perdure dans nos classes ?

Je ne saurais terminer cette recension commentée de l'ouvrage de Guy et Renée Goupil sans évoquer la qualité et la pertinence du long développement consacré par les auteurs à la présentation par l'ICEM53, en 1976, de réflexions et propositions pour une nouvelle inspection des enseignants (pages 109-129). L'objectif : expérimenter dans un respect commun et un refus du mépris des uns par les autres. Dans l'immédiat après-1968, le groupe Freinet Mayenne propose non seulement de désacraliser et de dédramatiser l'inspection mais d'en faire un dispositif collectif de formation. Autant dire que ces propos avant-gardistes et disruptifs restèrent lettre morte... Mais aujourd'hui encore, ils sonnent juste et vrai.

Pour avoir eu la chance, ce 23 novembre, d'être accueilli avec Richard Huvet au domicile de Guy et Renée Goupil à Mayenne et d'y avoir conversé dans la plus grande liberté pendant près de quatre heures intenses avec deux personnes de nonante passés et d'une grande vitalité, je dois reconnaître qu'il m'est rarement arrivé d'échanger ainsi avec des pionniers engagés à ce point encore dans un Mouvement, une Idée, une Expérience de vie unique, un Collectif vivant et créatif. Merci Renée ! Merci Guy !

Quant à moi, au tout début des années 1970, embarqué à moins de 19 ans, à Argentan (Orne, Normandie) dans une classe de 5è de transition, je dus mon salut (professionnel) à la méthode, aux dispositifs et à l'esprit Freinet : imprimerie, correspondance scolaire, coopérative, classes-promenades et études du milieu, ateliers de travail, collectif professionnel, conscience politique de l'acte enseigner-éduquer. Merci Élise ! Merci Célestin ! ■

Pour aller plus loin

L'école moderne de Freinet en 1958, France culture, La Fabrique de l'histoire, 8 janvier 2013 (durée : 53')

Institut coopératif de l'École moderne (ICEM) - Pédagogie Freinet

Fédération internationale des mouvements d'école moderne (FIMEM) - Pédagogie Freinet. Ce site international est accessible en 6 langues : français, espagnol, italien, portugais, anglais et allemand.

Association Amis de Freinet