Il y a longtemps que le populisme et ses adventices complotisme, conspirationnisme et anti-intellectualisme creusent le sillon de l'anti-démocratie. Mais là, avec les scores réalisés par les partis et personnalités populistes en France, mais aussi dans l'Union européenne, aux États-unis, en Inde, en Argentine et ailleurs aussi, il est temps de prendre la menace à bras le corps. D'emblée, Jellab nous invite à ne pas sous-estimer la menace pour la démocratie française.

Car l'heure est grave, insiste l'auteur en convoquant d'emblée Christian Godin : Il n'est pas impossible que le populisme soit au XXIè siècle ce que le totalitarisme aura été au XXè siècle : pour la démocratie, le principal danger (page 11).

Hypothèse centrale du livre : La défiance à l'égard des élites combine doublement le ressentiment emmagasiné par une partie des citoyens et fondé, à juste titre, sur les inégalités et les sentiments d'injustice, et la critique vis-à-vis de la science et de tout ce qui, en général, entretient un rapport savant au monde (page 30).

Les experts font les impairs

Un anti-intellectualisme qu'on doit considérer, au fond, comme une variante du populisme, puisque sa légitimité viendrait du peuple érigé en valeur absolue. Mais en tout aussi dangereux, car puissant à mettre en cause le primat des savoirs, de la science, des humanités et des Lumières. Donc, de l'École et de l'Université.

Le populisme se présente sous trois formes principales : médiatique (donner la parole à ceux qui ne l'ont pas), politique (le peuple authentique face aux élites urbaines et parisiennes), intellectuel (les sachants sont arrogants, m'as-tu-vu et se sont tellement trompés notamment au temps du Covid-19, la légitimité de l'intellectuel est fragilisée).

L'ère du ''scrolling'' et des réseaux sociaux comme garants à tout-va de l'administration de la preuve met à mal la distinction entre opinion, croyance et science. La méthode expérimentale, l'esprit scientifique méthodique, le doute raisonné, le respect des sources et le débat contradictoire ne constituent plus que des options facultatives là où l'essentiel est de marquer des points d'attention (économie de l'attention) ou de notoriété, de hausser le nombre de followers, de faire le buzz.

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La mixité à l'école, non la ségrégation

L'école est lourdement impactée par le populisme et l'anti-intellectualisme. D'ailleurs, nous dit l'auteur, comment ne pas comprendre que l'un des terreaux du populisme réside dans le schisme (page 16) que l'école crée, entretient et accroît entre ce qu'elle permet aux uns − réussites sociales, professionnelles et financières, culture de l'entre-soi − et interdit aux autres − filières de relégation scolaire et sociale ?

À l'opposé, Aziz Jellab affiche son engagement : Nous défendons une école qui soit mixte socialement et scolairement. C'est à travers cette éducation permettant de réunir des élèves et des jeunes issus de différents milieux que l'on construit la société à venir, que l'on responsabilise chacun, tout en créant du commun.

Il ajoute : Comment expliquer que l'école censée former à l'esprit éclairé et critique soit loin d'atteindre sa cible ? Avec l'essor d'une ségrégation synonyme d'un schisme social, ressemblant étrangement à celui qui existe déjà entre les catégories populaires et les élites, quel avenir augurent aujourd'hui les écarts grandissants entre les écoles et les établissements au plan de la composition sociale de leurs publics ? (page 16)

Face au populisme (le peuple sans la démocratie, selon Julliard, 1997) et à l'élitisme (la démocratie sans le peuple), que peut, à elle seule, l'école ? D'abord, plaide l'auteur à de nombreuses reprises, et notamment dans le chapître V, L'éducation et la formation à l'esprit éclairé et critique sont une impérieuse nécessité (page 121).

L'école ne peut pas tout, mais elle peut un peu

Notons, point important, que Jellab parle d'esprit éclairé et critique et non seulement d'esprit critique, tant, pour lui, tout esprit critique ne saurait se développer sans savoir sous-jacent, sans sources sérieuses, sans un enseignement des humanités, sans l'esprit et la méthode des Lumières. Le XXIè siècle choisira-t-il la vérité ou la post-vérité ?

Dans la suite de sa démonstration, Aziz Jellab met opportunément en exergue les travaux de Bernard Charlot sur le rapport au savoir des jeunes de banlieue (et du Brésil). Dans son dernier ouvrage, Éducation ou barbarie, Charlot nous interpelle en effet : avons-nous choisi de configurer l'homme − en commençant par l'enfant, bien sûr − plutôt que de l'éduquer ?

Humaniser l'éducation, la relation éducative, reprend Jellab, c'est interroger le sens des savoirs en montrant aux élèves leur portée intellectuelle, leur capacité à questionner le monde contemporain, via l'organisation de débats, l'engagement des élèves, la discussion méthodique et argumentée entre plusieurs visions du monde (page 144).

L'école a également un pouvoir d'agir − mais aucun si elle est seule à oeuvrer en ce sens (ndlr) − sur l'introduction d'une meilleure mixité sociale et scolaire. C'est la deuxième proposition, majeure, de l'auteur. Il distingue la mixité inter-établissements ou inter-réseaux (poids croissant des stratégies de contournement de l'enseignement public) et la mixité intra-établissements (développée à peu près partout, autant dans l'enseignement public que dans l'enseignement privé sous contrat).

Curieusement à mes yeux, les manoeuvres stratégiques et politiques de haut vol de l'enseignement privé sous contrat (qui, faut-il le rappeler, ponctionne 75% de fonds publics pour fonctionner) sont peu détaillées dans l'ouvrage alors que la situation française − la puissance publique favorisant à ce point le séparatisme scolaire et social − est unique dans le paysage des États de l'OCDE.

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Bref, on l'aura compris, remontant méthodiquement et savamment aux racines du populisme et à son écosystème − complotisme, conspirationnisme, séparatisme, ségrégationnisme, schisme social et scolaire, anti-intellectualisme − l'ouvrage essentiel d'Aziz Jellab exhorte au renforcement, à l'école et hors l'école, d'une éducation à l'esprit éclairé et critique, sans laquelle la démocratie française doit craindre pour sa survie.

Il rappelle son attachement à une plus grande mixité sociale et scolaire inter-établissements et intra-établissements. Mais là, à mes yeux, le fait d'avoir focalisé son analyse des constats sur le populisme et bien peu sur l'élitisme l'empêche, au-delà des généralités d'usage, de détailler des points d'amélioration pourtant indispensables.

Pourquoi en effet, l'État français, de plus en plus happé par les sirènes du ''New public management'', n'exige-t-il pas de l'enseignement privé sous contrat (en fait, aux trois-quarts public quant à ses ressources financières) des astreintes, contraintes et obligations de carte scolaire et de contrôle réglementaire et budgétaire correspondant à ce que lui alloue le contribuable ? L'ouvrage ne le dit pas.

Comment accepter le maintien du privilège financier, social, politique des classes dites préparatoires aux grandes écoles (CPGE), au surplus implantées dans les lycées, alors qu'elles accueillent des étudiants de milieux favorisés ? Leur transfert sur les campus universitaires signerait une profonde et durable remise en selle de l'Université, un questionnement salutaire et indispensable sur les notions mêmes d'élite et d'élitisme et, parce qu'il est temps, la fin du lycée concordataire (1802) puis impérial de Napoléon Bonaparte ? L'ouvrage n'en dit mot.

Comme les précédents ouvrages d'Aziz Jellab, celui-ci fait réfléchir avec finesse et nuance aux fondements de nos dysfonctionnements sociétaux. À ce titre, sa lecture, que je recommande vivement, aide à voir, à penser et à contrer le populisme et les défis qu'il lance à l'école et à la démocratie. Oserais-je toutefois suggérer amicalement à l'auteur une suite sur les dégâts de l'élitisme et les défis qu'il lance à l'école, à l'université et à la démocratie ? ■

L'ouvrage présenté et commenté :

Jellab A. (2023), Populisme et anti-intellectualisme en démocratie, un défi pour une éducation à l'esprit éclairé et critique, éditions Hermann, 216 p.