La caméra sait écouter
Par Jacques Vauloup le mardi 2 avril 2024, 05:21 - Cinépassion - Lien permanent
Après Sur l'Adamant (2023), l'hôpital psychiatrique vu de l'extérieur, à bord d'une péniche improbable sur les quais de la Seine à Paris, Nicolas Philibert livre le second volet de son triptyque consacré à la santé mentale, à l'intérieur de l'hôpital Esquirol (Saint-Maurice, Val-de-Marne). Avec Averroès et Rosa Parks, nous sommes conviés à entrer, avec grande délicatesse, dans le dur des dialogues profonds entre les patients et les soignants.
Averroès et Rosa Parks, deux unités psychiatriques de l'hôpital Esquirol (autrefois hôpital de Charenton). On est invité à y entrer dans le conciliabule singulier des patients et des psychiatres ou psychologues. Dans tout ce qu'il a de direct, d'unique, d'insaisissable, d'insoutenable parfois, mais surtout de fondamental car d'humain. Dans sa logique parfois illogique. Dans son irréalité réelle. Dans son dire inter-dit.
Et c'est d'autant plus émouvant et signifiant qu'une partie des patients, nous les avons croisés dans Sur l'adamant, l'opus précédent de Nicolas Philibert. L'un d'entre eux, qui voulait à 17 ans devenir footballeur professionnel, et qui en fut empêché, réside à Esquirol depuis plus de trente ans ; il nous avait ému aux larmes dans le film précédent par sa prestation musicale avec l'orchestre de l'atelier musique-chant.
Avec sa lucidité à fleur de peau, qui mieux que lui connaît Esquirol ? Il nous touche par sa manière de dire à la psychiatre de ne pas réduire la dose de neurocalmants sous prétexte qu'il semble aller mieux. Car eux seuls lui permettent d'éviter le retour, la nuit, de ses démons intérieurs.
L'équipe soignante propose à un autre d'intégrer un appartement extérieur en co-location avec des personnes qu'il pourra choisir. Il hésite à s'engager dans cette étape vers l'autonomie et nomme ses appréhensions et ses doutes.
Torturée par ses colères et ses hallucinations intérieures, une dame d'un certain âge en veut tellement à une institution qui est incapable de lui donner un câlin
quand elle en aurait tant besoin qu'en fumant dans son lit, elle prend feu et se brûle gravement.
La caméra pourrait s'interdire de la faire apparaître le visage tuméfié, les membres bandés, la peur dans les yeux. Miracle : son dialogue avec le psychiatre à ce moment-là, commencé dans la grande douleur, s'apaise quand le mot paix apparaît dans l'échange. Caméra-catharsis ?
Aucun voyeurisme là-dedans. Aucun misérabilisme ni surplomb. Seulement de l'écoute profonde, attentive, longue, humaine. Seulement de la douceur et de la générosité.
Une fois encore, on est frappé de voir que ce sont les patients qui parlent le mieux de la psychiatrie : «Dehors, c’est irrespirable, alors si à l’hôpital on ne peut pas respirer…», Vous ne m'aimez pas car vous ne me faites jamais un câlin...
, Ne m'enlevez pas, ne me baissez pas ma dose de médocs' car c'est eux qui me font tenir...
, Je voudrais seulement vivre comme tout le monde, avoir un boulot, payer des impôts...
L'inhumanité d'un système enfermant le patient et mettant en grande tension les personnels n'est pas traitée en soi par le réalisateur. On peut l'entrapercevoir au travers des fenêtres condamnées à rester fermées, des mâchoires le plus souvent édentées des patientes et patients. Mes frères et soeurs en humanité, qu'est-ce qui justifie qu'en Ehpad et en Hôpital psychiatrique, on prenne si peu soin des dents des personnes ?

Qu'est-ce qu'une caméra qui écoute ? Sans doute l'art discret et délicat de Philibert de se fondre dans des contextes humains complexes. Il utilise avec brio et dextérité la technique du champ-contrechamp. Il distribue ainsi parole et silences et transmet, avec quelle maestria, la richesse de la communication entre le praticien et le patient, la relation instable, lourde de malentendus, de fermetures et d'ouvertures miraculeuses, d'enfermements aporétiques et d'insights magiques.
Depuis des décennies, à bas bruit, Nicolas Philibert construit une oeuvre sensible et singulière. Entre autres : La face nord du camembert (1985), Vas-y Lapébie ! (1988), La ville Louvre (1990), Le pays des sourds (1992), Être et avoir (2002), La maison de la radio (2013), De chaque instant (2018), Sur l'Adamant (2023). Avec Averroès et Rosa Parks (2024), il est au sommet de son art. Très grand exercice de partage et d'écoute. On pourrait se sentir intrus, on est inclus. Magie du cinéma d'auteur. ■
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