Orientation à l'envers
Par Jacques Vauloup le dimanche 14 avril 2024, 06:39 - S'orienter − Devenir - Lien permanent
Dans un article au ton juste publié par la revue Le Journal des psychologues, Claude Lemoine stigmatise "L'orientation à reculons". Il y montre comment la rituelle peur des examens s'est commuée en peur de l'orientation. Non sans raisons.
Interrogé.e.s sur les souvenirs qu'ils retiennent de l'école, les adultes en gardent du bon : ouverture aux savoirs, copains, insouciance de la jeunesse. Et du moins bon : peur des examens, difficulté de l’orientation. Est-ce différent aujourd'hui qu'en 1970 ou 1980, questionne l'auteur ? En 2022, plus de 80% des jeunes accèdent au baccalauréat et 90% l'obtiennent du premier coup alors que seulement 20% d'une génération y accédaient en 1970 et 66% l'obtenaient du premier coup. Mais comme la réussite à l'examen, bien meilleure en 2022, est loin de suffire pour s'orienter selon les espérances de chacun, le stress de l'orientation a crû dans des dimensions inconnues auparavant. Extraits.
» (...) Le baccalauréat, tout en étant indispensable, ne débouche seul que sur un salaire minimal. Et une licence généraliste, voire un master n’apportent en eux-mêmes ni métier stable et intéressant ni revenus élevés. Des étudiants en master ou même en thèse en savent quelque chose.
» Les examens étant devenus moins déterminants, ce sont les procédures d’orientation qui ont pris de l’ampleur et se montrent plus risquées et plus stressantes tout au long de la scolarité. Dès la maternelle et le primaire, le lieu de l’école compte. Au collège, le choix des classes et des matières prépare aux accès suivants. Quant au lycée, les filières dites indifférenciées n’empêchent pas une hiérarchie des enseignements. Mais le summum de l’orientation pseudo automatique revient au système d’entrée dans les études supérieures où le résultat s’obtient par éliminations successives des premiers vœux, fondés ou non.

» C’est la meilleure façon de démotiver et de rendre aigri. (...) L’inconvénient majeur qui sape l’orientation voulue et réfléchie vient du système qui impose des choix de l’extérieur et qui limite d’office des secteurs possibles en plaçant les gens sur une formation donnée, alors même que les intéressés ne sont pas préparés à s’orienter, à définir leur projet personnel et à se donner les moyens d’y réussir.
» Dès le départ, l’orientation se fait à reculons, par une série de limitations et de fermetures de portes, ce qui est à l’opposé d’une orientation construite progressivement par les personnes concernées. En fait, l’orientation vers une profession, voire vers une façon de vivre sa vie, n’a rien d’évident ni de facile, et demande de surpasser des difficultés psychologiques qui ne sont pas seulement scolaires. (...)
» Et, pour la majorité, la multiplicité des options possibles laisse perplexe, rêveur ou désarmé. À 15 ou 20 ans, il est difficile de se projeter dans un avenir lointain et de se limiter à une profession qui engage fortement pour des années. Si l’on compulse les listes de métiers avec leur notice, c’est un casse-tête de devoir choisir (...).

» L’une des solutions d’attente consiste alors à repousser le choix final et à se garder des degrés de liberté. C’est une option pour ceux qui réussissent, notamment en mathématiques, et qui continuent des études les plus généralistes possibles afin de retarder le grand saut dans la vie professionnelle. (...)
» Mais c’est encore aller à reculons. L’inverse consisterait en un cheminement, afin de savoir s’orienter tout au long de la vie, ce qui est d’autant plus nécessaire dans un environnement mouvant et incertain. Mais élaborer un projet personnel et professionnel pour le long terme ne va pas de soi et demande un soutien méthodique permettant à chacun de mûrir ses décisions.
» Un tel dispositif structurel serait à mettre en place, plutôt que de se désoler sur la faible efficacité des orientations forcées et bâclées à la dernière minute, comme c’est le cas en licence. ■

Avec L'orientation à reculons
, expression bien pe(n)sée, Claude Lemoine, psychologue du travail et des organisations, professeur émérite à l'université Lille III, dit à sa manière ce que les professionnel.l.e.s de l'orientation dénomment l'orientation par défaut
.
Plus encore, il met en exergue le transfert du traditionnel stress des examens (qui n'a pas pour autant disparu) en un stress de l'orientation (qui existait déjà en 1970, mais croît sensiblement). On est très loin du mythe inopérant du "projet d'orientation" (sauf pour les plus chanceux et les mieux aidés) ou encore d'un stress qui se concentrerait à quelques rares moments-clés (fin de collège, fin de lycée).
On est très loin du "parcours avenir" ou de "l'éducation à l'orientation", expressions toutes deux pleines de bons sentiments et de belles intentions, mais qui n'ont véritablement pas trouvé droit de cité durablement au collège, au lycée, à l'université. Tant, depuis des décennies, des textes à la pelle ont achoppé sur des actes à la peine.
On est donc, hélas, très loin de la nécessité impérative d'accompagner pas à pas un être en cheminement
, comme le préconise avec force Claude Lemoine. Faute de décisions politiques suivies dans le temps long, au-delà des aléatoires mandats mini-stériels. Faute aussi de savoir − ce qui est plus difficile encore, mais non moins essentiel − quelle place notre société veut laisser à sa jeunesse.
Illustration récente du renforcement de l'orientation à l'envers, pour la rentrée scolaire 2024, le Gouvernement Attal invente, pour des motifs électoralistes, un Brevet-couperet (DNB), une classe préparatoire à la seconde en lycée et le grand retour du redoublement. Les pauvres apprécieront de tels égards.
Pour terminer, je rappelle à Claude Lemoine, qui semble l'avoir oublié dans son article, qu'un service public d'orientation existe bel et bien en France, malgré les maltraitances régulières et aggravées dont il fait l'objet. J'ai nommé les Centres d'information et d'orientation (CIO) et les Services universitaires d'information, d'orientation et d'insertion professionnelles (SUIO-IP). Les mépriser, c'est désespérer la jeunesse populaire et laisser les cabinets lucratifs de coaching d'orientation développer leur business juteux en s'appuyant sur le stress d'une jeunesse en délaisse et parfois même en détresse. ■
L'article cité et commenté : LEMOINE Claude, « L’orientation à reculons », Le Journal des psychologues, 2024/HS1 (N° Hors-série), p. 56-57. DOI : 10.3917/jdp.hs3.0056. URL : https://www.cairn.info/revue-le-journal-des-psychologues-2024-HS1-page-56.htm
Pour aller plus loin
Van Zanten A., L'orientation subie est un échec vécu de façon très violente, LeMonde.fr, 19 octobre 2023. La sociologue évoque notamment en quoi l'orientation subie peut entraîner un sentiment d'échec, de honte et d'abandon chez toute une frange de la population reléguée dans les banlieues déshéritées et susceptible de s'embraser à la moindre étincelle.