Pour commencer, je me demande bien ce qui a pris le cabinet de la ministre de commanditer, une fois de plus, un énième rapport sur les PsyEN du second degré (dénommés, de 1991 à 2017, conseillers d'orientation-psychologues) en omettant d'auditer le service dans lequel ils sont affectés, le centre d'information et d'orientation (CIO). Comme si on auditait un boucher sans inspecter la boucherie, un pilote d'avion sans l'avion, un cycliste sans vélo ou un juge sans tribunal.

Seconde curiosité ad-mini-strative, dans un rapport qui promeut à chaque page, non sans raisons d'ailleurs, l'unité fonctionnelle et stratégique du corps de PsyEN, on oublie d'auditer les PsyEN-EDA (vous me suivez ?). Depuis près de quarante ans, l'histoire de ce maigre corps de professionnel.l.e.s est truffée d'audits, de rapports, de préconisations, de recommandations, qu'elles émanent de leur employeur, de (rares) universitaires, de commissions parlementaires, de collectivités locales, de la Cour des Comptes, etc. Certains feront date, tel celui du sociologue Robert Ballion, L'évolution de la fonction d'orientation (1987). D'autres beaucoup moins.

Que de sollicitations à l'endroit d'un tout petit groupe professionnel de 4400 emplois environ (PsyEN et directeurs cumulés, effectif stable, féminin à > 80%) répartis dans 427 CIO ! 1 PsyEN pour 1500 élèves. À rapprocher du cachectique groupe de 3900 PsyEN du premier degré lui aussi très mal en point, mais aussi aux 10.687 établissements scolaires du second degré (1 PsyEN-EDO pour 2,3 établissements et 1500 élèves, est-ce bien sérieux ? Et le ratio est encore plus calamiteux dans le premier degré, sans oublier l'université (1 PsyEN-EDO pour 15.000 étudiants environ). C'est dire la profondeur abyssale du déficit de psychologues dans l'École et l'Université françaises !)

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Un entre-deux persistant et préjudiciable ?

Entre-deux entre CIO et établissements scolaires, entre clinique psychologique et clinique de l'orientation, entre statut d'avant (D. 91-290 du 20-03-1991) et statut de maintenant (D. 2017-120 du 1-02-2017). Un entre-deux préjudiciable à leur efficacité, selon l'inspection générale. Quelque chose qui tiendrait d'un mauvais emploi de psychologues.

Art. 3 du D. 2017-120 du 1-02-2017 (Extraits). Les psychologues de l'éducation nationale contribuent, par leur expertise, à la réussite scolaire de tous les élèves, à la lutte contre les effets des inégalités sociales et à l'accès des jeunes à une qualification en vue de leur insertion professionnelle. Ils mobilisent leurs compétences professionnelles au service des enfants et des adolescents pour leur développement psychologique, cognitif et social. Auprès des équipes éducatives, dans l'ensemble des cycles d'enseignement, ils participent à l'élaboration des dispositifs de prévention, d'inclusion, d'aide et de remédiation (notamment : élèves en difficulté, en situation de handicap, en risque de décrochage ou présentant des signes de souffrance psychique). Ils concourent à l'instauration d'un climat scolaire bienveillant et, lorsque les circonstances l'exigent, participent aux initiatives prises par l'autorité académique dans le cadre de la gestion des situations de crise.

(...) Les psychologues de l'éducation nationale de la spécialité « éducation, développement et conseil en orientation scolaire et professionnelle » contribuent à créer les conditions d'un équilibre psychologique des adolescents favorisant leur investissement scolaire. Ils conseillent et accompagnent tous les élèves et leurs familles, ainsi que les étudiants, dans l'élaboration de leurs projets scolaires, universitaires et professionnels. En lien avec les équipes de direction des établissements, ils contribuent à la conception du volet orientation des projets d'établissement ainsi qu'à la réflexion et à l'analyse des effets des procédures d'orientation et d'affectation. Ils participent aux actions de lutte contre le décrochage et, en lien avec le service public régional de l'orientation, au premier accueil de toute personne en recherche de solutions pour son orientation.

À lire l'étendue des missions, tâches et activités décrites dans l'article 3 du décret 2017-120 du 1-02-2017, on comprend que, jusqu'à présent, le ministère de l'éducation nationale et de la jeunesse (MENJ) ait cultivé et encouragé cet entre-deux. Était-ce bien sérieux d'assigner à 8.300 PsyEN la mission de conseiller et d'accompagner tous les élèves et leurs familles ainsi que les étudiants (sic) sans moyens décents, sans organisation correspondant aux enjeux et sans pilotage ad hoc ? Malgré tout, maigre consolation d'un texte insuffisant, le décret 2017-120 du 1er février 2017 rend possible-souhaitable-indispensable l'articulation entre une clinique psychologique dédiée au développement et au soutien d'un enfant-adolescent-jeune adulte scolarisé et une clinique de l'orientation pratiquée avec expertise par les PsyEN-EDO et leurs prédécesseurs depuis un siècle.

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Pourquoi donc les PsyEN-EDO resteraient-ils concentrés − à tort selon le quatuor auditant − sur l'accompagnement à l'orientation ? D'après les inspecteurs, faute d'investissement des professeurs dans une mission qui est d'abord la leur (les sommes allouées aux professeurs pour assurer ces fonctions correspondent à 8 fois environ le coût total des PsyEN-EDO) et par déficit d'encadrement et de pilotage du ministère envers les psychologues et les CIO.

Des jeunes qui vont mal apprennent mal

Point focal de l'argumentation de l'inspection générale :

Parallèlement, dans un contexte de fragilisation de la santé mentale des jeunes, s’affirme la nécessité de développer les compétences psychosociales des élèves et de mettre en place des protocoles et du secourisme en santé mentale, toutes dispositions qui appellent une expertise de psychologue et des interactions coordonnées avec les acteurs santé-sociaux de l’éducation nationale : médecins, infirmières, assistantes sociales.

Réalisée en 2023 à l'issue de la séquence Covid-1, la mission d'inspection insiste sur la fragilisation d'un nombre croissant de jeunes hors de l'école et son impact sur leur rapport à l'école. De la perte d'envie d'aller à l'école à la phobie scolaire, de l'isolement social au harcèlement, du mal-être au mal-apprendre, du stress permanent face aux évaluations quotidiennes à l'anxiété face à Affelnet ou Parcoursup, de la perte de sens au décrochage...

D'après les inspecteurs, les PsyEN-EDO sont particulièrement investis et aux grandes capacités d'adaptation, mais mal orientés par leur encadrement. C'est pourquoi ils préconisent sans ambages quelques recommandations de nature, selon eux, à faire l'unité de la psychologie à l'école, comme indiqué dans le décret 2017-120 du 1er février 2017.

Parmi les 16 recommandations (R) du rapport :

Sensibiliser les personnels enseignants et éducatifs aux vulnérabilités et besoins fondamentaux des élèves et les former à la conduite d’entretiens (R2) ; Mobiliser l’expertise des PsyEN dans les protocoles santé mentale et pour les formations aux compétences psychosociales (R4) ; Recentrer les missions des PsyEN sur l’accompagnement des publics rencontrant des problématiques particulières, passagères ou durables, de scolarité, d’apprentissage, d’orientation ou de mal-être (R8) ; Organiser à tous les niveaux fonctionnels (rectorat, DSDEN, bassin, établissement ou circonscription) les coopérations des personnels du secteur santé-social avec les PsyEN des deux spécialités EDA et EDO (R10) ; Organiser le travail des PsyEN dans un service coordonné par un PsyEN ayant une compétence en orientation (équivalent de l’actuel directeur de CIO) et se référant à l’autorité fonctionnelle de l’IEN-IO, secondé si besoin par un psychologue conseiller technique départemental (R11). Permettre des changements de spécialité entre EDA et EDO (...) afin d’inscrire de la diversité dans les parcours professionnels, de favoriser une meilleure acculturation des deux métiers et de faciliter les mobilités (R15).

Mes commentaires personnels :

R2 : Les DCIO et prédécesseurs des PsyEN ont, longtemps, assuré ce rôle dans les académies ; ne serait-ce plus le cas ? R4 : Évidemment. R8 : C'est déjà le cas, faute de moyens. Mais c'est incompatible avec le décret de 2017 qui préconise de conseiller et d'accompagner tous les élèves et leurs familles ainsi que les étudiants R10 : Évidemment, mais, pour l'avoir tenté à maintes reprises, je souhaite bon courage aux collègues qui le feront. R11 : Point majeur qui manquait au décret 2017-120 du 1er février 2017, et probablement la seule recommandation heuristique et novatrice de ce rapport. Le temps est donc venu, sept ans après ! R15 : Évidemment. R++ : Rien de tout ceci, ou de quelque chose d'approchant, ne saurait advenir sans volonté politique et sans moyens humains conséquents pour faire vivre décemment la psychologie et les psychologues, de l'école jusqu'à l'université, ce dont on est très loin. Qui s'y colle ?

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Comme s'en contristait le regretté Robert Solazzi, les conseillers d'orientation furent souvent considérés, pour les adeptes de la pensée binaire, comme des pelleteurs de nuages ou, à l'inverse, comme des briseurs de rêves. Boucs-émissarisés, accusés de tous les maux alors qu'ils auront constamment été dénués de tout pouvoir décisionnel en matière d'orientation.

Plus récemment, en plus optimiste, Jean-Pierre Bellier, inspecteur général vaillant artisan-tâcheron du décret de 2017, écrit :

Plus que jamais il apparaît aujourd’hui que c’est de cette science (la clinique psychologique) dans sa diversité, science du singulier, des embûches, des petits riens qui perturbent les enfants dans leurs trajectoires, dont l’éducation nationale a besoin. Car celle-ci ne peut ignorer indéfiniment les tensions qui règnent à l’intérieur comme à l’extérieur de ses murs ; elle a tout à gagner à s’appuyer sur l’éthique d’une discipline de la réussite comme de la vulnérabilité, de la singularité comme de la fraternité.

Qu'on les rattache administrativement avec leurs collègues PsyEN-EDA à une maison de la psychologie et de l'orientation, à un centre médico-psycho-social (exemple de la Belgique), aux Missions locales (pourquoi pas, au fond ?) où ils recevraient un meilleur accueil des collectivités locales que le triste sort que leur réserve actuellement leur ad-mini-stration de tutelle,

ou que, comme au Québec, on les intègre totalement aux établissements scolaires − où leurs compétences et leur expertise sont largement attendues et reconnues, mais hélas trop rares,

les PsyEN (EDO et EDA) ne peuvent rester dans l'entre-deux actuel vide de sens, trop éloignés des écoles et des établissements scolaires où se trouvent au moins 80% de leurs publics, et à ce point artificiellement dissociés en deux groupes professionnels alors qu'ils ne forment qu'un seul corps de psychologues de l'éducation nationale.

Car qui sont-elles, qui sont-ils en fait ?

Des ouvreurs et ouvreuses

de visages vivants

de voies viables

de voyages de vies vivables

Le rapport présenté et commenté :

Roser E., Costantini N., Marsollier C., Romulus A.-M. (2024), Les psychologues de l'éducation nationale de la spécialité éducation, développement, et conseil en orientation scolaire et professionnelle, rapport à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse, inspection générale de l'éducation, du sport et de la recherche, n°22-23 253 B, MENJ, 59 p.

D'où je parle ? Instituteur, professeur de collège, conseiller d'orientation, psychologue (ADELI : 729305292), formateur de néo-psy et de professeurs, inspecteur en orientation (1987-2017), éditeur de nombreuses publications parmi lesquelles le Guide néo-Psy ou encore Cinq CIO en Sarthe cinq priorités, blogueur-carnetier... Aujourd'hui néo-retraité sans retrait. Rien qui ne m'autorise, au demeurant, à jouer au sachant. Juste un citoyen-professionnel-humain concerné.