Claude Shannon (1916-2001), inventeur d'une des plus célèbres théories de l'information (1948), disait que plus une source émet d'informations différentes, quelquefois contradictoires, plus grande est l'entropie pour le récepteur : incertitude, désorganisation, imprévisibilité. François Lepoultier illustre le monde de l'information entropique dans lequel, d'après lui, nous sommes entrés, par l'exemple de la pandémie mondiale récente : «La séquence Covid-19 (2019-2022) fut à ce sujet un véritable laboratoire vivant en temps réel et en vraie grandeur dans lequel les manipulations, les influences, les effets de groupe furent extraordinairement mis en évidence» (p. 16).

Pourquoi en est-on arrivé là ?

L'auteur présente 7 facteurs explicatifs. D'abord un effet de nombre et de foule (cf. La psychologie des foules, G. Lebon, 1890) associé à la surcharge d'informations occasionnée par l'encombrement permanent d'objets puissants qui rendent addictifs les êtres humains (facteur 1). Devant cette profusion d'informations : «Je n'imprime plus dans ma tête»

Ensuite, la montée des vérités alternatives et la zone grise de la pensée (facteur 2). Bullshits, post-vérité, vérités alternatives ont envahi le paysage informationnel. L'intuition de l'instant remplace l'analyse critique et raisonnée : «Je pense ceci, j'y adhère, je le crois, donc c'est vrai». «Émettre une pseudo-vérité parce qu'elle sert des objectifs à un moment précis ou dans des circonstances données deviendrait presque une conduite sociale ordinaire, normale dans de multiples sphères d'activité» (p. 29) Hélas, leur prolifération crée une «zone grise de la pensée» où on ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux. Compréhension (science) et croyance (idéologie) sont mises sur un même plan, mélangées. L'obscurantisme refleurit.

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Les nouveaux médias ont une responsabilité particulière (facteur 3). Déjà Marshall Mac Luhan (1911-1980) distinguait «médias froids» (presse écrite, journaux, magazines) et «medias chauds» (émotion, emballements de l'instant). Définition prémonitoire tant le déferlement des chaînes d'information en continu alimentant sans cesse leur contenu et les plateformes du Net jouent à fond les médias chauds. Se construisent ainsi des «bulles cognitives» avec des liens et contenus reliés par des algorithmes de suggestions vers d'autres sources, toutes confortant des choix antérieurs. Les conspirationnistes se laissent aller ainsi au «biais de confirmation d'hypothèse» et tournent en rond sur leur hypothèse initiale. Les influenceurs (leaders ou guides d'opinion) sont omniprésents. Parmi eux, des myriades d'imposteurs, y compris chez ceux qui se prétendent experts.

C'est caractériser aussi les effets secondaires indésirables du numérique (facteur 4). Tant vanté pour procurer aux êtres humains une «intelligence augmentée», le numérique invasif n'induirait-il pas tout autant une intelligence diminuée ? Le Poultier : «Assisterait-on à une baisse de la réflexion personnelle, de l'esprit critique, du raisonnement ? Assisterait-on à une évolution anthropologique ou psychologique plus profonde : l'effacement du réel devant le virtuel dans les modes de penser et d'agir ?» (page 35) Quid de la croyance en l'éternité pour chacun promue par le transhumanisme ? Quid des portes réellement ouvertes par l'intelligence artificielle ?

La société du paraître, du primat de la forme (facteur 5), du beau-jeune-enjolivé vs du vieux-moche-décati ; la selfiemania galopante ; le marketing décomplexé et envahissant.

L'omniprésence d'imposteurs et d'influenceurs (facteur 6). L'imposteur-influenceur-incompétent cherchant sciemment à tromper. Exemple s'il en fût, le Tartuffe de Molière. L'incitation au rejet des médecines conventionnelles, la naturopathie à gogo, le jus de carotte et la douche froide pour soigner le Covid-19, les coaches de vie auto-proclamés, les thérapeutes auto-désignés... Et au milieu de tout ça, trop peu de Socrate : «La seule chose que je sache, c'est que je ne sais rien».

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Enfin, le sentiment d'évidence face aux fausses sciences humaines (facteur 7). «Je le savais… » «C'est le bon sens…» Même Milgram (1933-1984) ne s'attendait pas à ce que 60% des personnes participant à sa célèbre expérience de soumission à l'autorité appliquent des chocs électriques indiqués explicitement comme létaux à d'autres personnes. Elles oubliaient, ce qui est contre-intuitif, que plus une personne a le sentiment d'être libre, plus elle est aisément manipulable.

En résumé de la première partie : «Le tableau du monde de l'information est pour le moins trouble, incertain, préoccupant» (p. 53). On ne saurait mieux dire.

Comment s'autodéfendre intellectuellement ?

Le Poultier emploie indifféremment les expressions auto-défense intellectuelle, esprit critique, scepticisme scientifique, ou encore penser et agir par soi-même. Là encore, en s'appuyant sur la psychologie sociale expérimentale, il propose sept pistes-ressources.

Fonctionner en «système 2», basé sur la mémoire (Kahneman, 1934-2024) (piste-ressource 1). Dans le «système 2», la personne se donne le temps d'éviter les effets d'influence et de déformation entre des informations ou des observations successives grâce à sa mémoire (système lent). Alors que dans le «système 1» (système rapide), la personne procède à des positions rapides, tranchées, intuitives, émotionnelles, sources d'erreurs, de distorsions, de biais. Attention ! Une base d'informations est à distinguer d'une base de connaissances !

Accepter d'avoir à apprendre ou à réapprendre (piste-ressource 2). Difficile n'est-ce pas ? Notamment pour des personnes hyper-diplômées supposées hautement intelligentes et qualifiées selon les meilleurs des critères et des cursus honorum académiques et universitaires ! Être capable de dire : Je sais que je ne sais rien… Je ne sais pas… Je vais apprendre… Cela semble pourtant si simple !

Résister à des influences sociales problématiques et au conformisme ordinaire (piste-ressource 3). Saviez-vous que dans 30% des cas où il y a un désaccord entre le point de vue d'une personne et celui d'une majorité d'autres personnes, l'individu isolé se conforme à l'avis du groupe majoritaire alors qu'il sait son point de vue exact et celui des autres faux ? Comment admettre que, dans l'expérience Milgram, mais aussi dans le cas de la catastrophe de la navette Challenger et dans nombre d'autres situations semblables, la majorité des sujets assistant ès qualités à une réunion technique ou politique majeure puissent s'installer dans un «état agentique» totalement déresponsabilisé ?

La «pensée de groupe», le confort d'un groupe de personnes («Je ne suis plus moi, je suis le groupe») peuvent emporter les décisions individuelles et collectives, embarquer les groupes dans des décisions absurdes accidentogènes, ou les porter au sectarisme, à la radicalisation, à l'intégrisme des plus radicaux.

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Sortir des catégories, du prêt-à-penser, des stéréotypes (piste-ressource 4). Plus difficile à dire qu'à faire, car catégoriser, raisonner en catégories ou stéréotypes sert à simplifier le monde, à le rendre plus compréhensible avec une économie de moyens et de ressources mentales. Mais démarche souvent réductrice et normative.

Relativiser l'apport des nouvelles technologies (piste-ressource 5). Avec 1984 (Orwell), Le meilleur des mondes (Huxley) et beaucoup d'autres dystopies qui décrivent le développement de technologies d'avant-garde au service de régimes totalitaires, on voit, hélas, que tout n'y est pas que fiction, notamment la reconnaissance faciale associée au repérage de comportements jugés asociaux par le Pouvoir en place. Profitons-en pour nous interroger sur le smartphone : quelle utilité dans ses multiples fonctionnalités ? quelle acceptabilité ? quelle limitation des usages pour faciliter le lien social direct ? quel apport à une humanité harmonieuse, meilleure pour chacune et chacun ?

Comprendre les fondements des fausses théories (piste-ressource 6). Savez-vous qu'il faut dix fois plus d'énergie pour invalider une fausse nouvelle que pour la produire ? Les théories complotistes et conspirationnistes reposent sur des biais cognitifs fort puissants. Parmi ceux-ci : l'erreur fondamentale d'attribution (surestimer le rôle et la responsabilité des personnes et sous-estimer les causes conjoncturelles-contextuelles : Il me faut un responsable-coupable !), la confusion entre coïncidence et causalité, entre corrélation et causalité, le biais de confirmation d'hypothèse (vouloir confirmer à tout prix ses hypothèses plutôt que d'entreprendre de les infirmer et d'essayer de se donner tort : effet Pygmalion, Rosenthal et Jacobson).

Restaurer l'art du vrai débat (piste-ressource 7). Le débat-discussion, le débat-disputatio, le débat-argumenté et respectueux, le débat éthique ? Ou le débat-mascarade, le débat-brouhaha, le débat-invective, le débat-injure ? Sommes-nous condamnés à la médiocratie (C. Fourest) ? Résistons ! Réintroduisons l'art de l'échange : une hypothèse justifiée, des objections également justifiées, des réponses, des arguments réfléchis, étayés, raisonnés. Bref, une éthique de l'échange, de la délibération.

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De prime abord, l'ouvrage de François Le Poultier s'apparente à un petit que sais-je ordinaire. Il s'avère in fine un vademecum didactique qui nous inspire et qu'on offre autour de soi tant on s'en voudrait d'être le seul à avoir bénéficié de cette pépite éditoriale.

Comment ne pas réaffirmer la confiance en la science quand 16% des Français (IFOP 2022) croient que la Terre est plate ? Quand il y aurait seulement 33% des jeunes entre 18 et 24 ans qui croiraient que la science apporte plus de bien que de mal ? Réaffirmer le primat des connaissances scientifiques par rapport à toutes sortes de vérités alternatives n'est pas une option, c'est une nécessité vitale.

Et puis, bien sûr, retrouver en toutes choses un esprit critique et éclairé, un discernement dans sa manière de penser, de raisonner et d'agir. Ceci n'est pas nouveau. C'est la zététique (l'art de chercher, d'être en quête, en recherche), le scepticisme scientifique. Henri Poincaré, physicien, ingénieur, philosophe : «Douter de tout et tout croire sont deux solutions également commodes, qui l'une et l'autre nous dispensent de réfléchir». ■

L'ouvrage recensé et commenté :

Le Poultier F. (2024), Fake news et théories du complot, comment réagir ? Essai de psychologie sociale, Presses universitaires de Rennes, 122 p.