Trois Apu en un
Par Jacques Vauloup le dimanche 16 juin 2024, 05:39 - Cinépassion - Lien permanent
Surtout, ne pas rater la "Trilogie d'Apu", oeuvre magistrale du cinéaste indien bengali Satyajit Ray (1921-1992), qui ressort dans une restauration numérique. L'enfant, l'adolescent, le jeune adulte. Roman de formation d'Apu, enfant bengalais pauvre, d'abord heureux dans sa famille, qui sera sans cesse rattrapé par les malheurs de la vie. Pourtant, il renaîtra toujours du plus bas. Cinéma sensible de la vie vivante. Choc esthétique magnifié par les ragas de Ravi Shankar.
La complainte du sentier (Pather Panchali) (1955)
Dans les années 1950, l'enfance d'Apu dans un village du Bengale au Pakistan oriental (qui deviendra l'Etat du BanglaDesh en 1971). Un père fauché obligé de s'en aller de la maison rafistolée, humide, ouverte aux vents pendant de longs mois pour aller gagner comme il peut quelques rupees pour faire vivre la famille en récitant les prières funéraires du rite hindou. Sa mère trime du matin au soir pour assurer le minimum à ses deux enfants.
Sa soeur aînée adorée Durga veille sur Apu comme elle peut. Au loin, le train passe, symbole des voyages impossibles pour une famille consignée à vie et des départs vers la ville. Un jour, la maison est détruite par un violent ouragan. La soeur d'Apu, frappée de congestion cérébrale, meurt. Quelque temps après, le père revient et, terrassé par le chagrin, décide de partir avec sa femme et son fils à Bénarès (Vanarasi), la ville sainte.

L'adolescence d'Apu commence sur les ghats (immenses escaliers le long du Gange). Le père semble avoir trouvé dans la ville sainte un lieu adapté à son activité. Formidables images du Bénarès des années 1950 où, à chaque pas, la religiosité, la dévotion, la sensibilité panthéiste affleurent derrière les êtres humains, les êtres vivants, les objets domestiques.
Apu, à peine adolescent, assure des petits boulots. Son père, lui aussi atteint de congestion cérébrale, meurt. Sa mère est prise en charge par un oncle qui l'accueille à la campagne. Apu obtient, suite à sa demande, d'aller à l'école du village. Soif inextinguible de savoir. Formidable émancipation par l'école.
Parrainé par le directeur de l'école, doté d'une bourse d'étude, Apu poursuit ses études à Calcutta ; il va au lycée puis à l'université le matin, et travaille chez un imprimeur en soirée afin de payer le loyer de son logement. Esseulée, sa mère guette son retour à chaque début de vacances. Elle mourra de désespoir avant même qu'Apu n'ait le temps de lui dire au revoir. À son grand-oncle qui lui conseille fortement de rester au village, Apu répond : Ma place est à Calcutta, j'ai des examens
. Il sait que, désormais seul, son émancipation ne tient plus qu'à lui.

Le monde d'Apu (Apur sansar) (1959)
Retourné à Calcutta, Apu reprend ses études scientifiques et son travail, le soir, chez son imprimeur-logeur. Son vrai projet est d'écrire (mais quoi ? au risque de quelles souffrances ?) Il épouse une jeune femme (Sharmila Tagore, fille du poète Rabindranath Tagore) qui meurt en couches mais son enfant vivra, élevé chez ses grands-parents à la campagne.
Accablé par le chagrin, ayant abandonné finalement des études vides de sens, Apu n'ira voir son fils que cinq ans après sa naissance, au moment où il aura décidé de partir à l'étranger. Dans la dernière scène, alors que l'enfant a rejeté son père au premier contact, mais que, finalement, il le suit de loin en marchant, Apu se retourne et lui demande une nouvelle fois s'il veut partir avec lui.
− (L'enfant) Qui es-tu ?
− (Apu) Un ami.
− (L'enfant) Alors, promets-moi que tu m'emmèneras voir mon papa ?
L'enfant finira, radieux, sur les épaules d'Apu, son père.

L'adaptation à l'écran, par Satyajit Ray, du roman autobiographique de son compatriote bengalais Bibhouti Bhoushan Banerji (1894-1950), propose à la fois un cinéma réaliste et fictif où le drame personnel est associé aux images de la nature, de la ville (Bénarès en majesté) et des rites et rituels quotidiens : vivre dans des taudis à la campagne et dans des immeubles surpeuplés en ville, rechercher en permanence de quoi se nourrir, se chauffer, saluer les aînés en leur touchant les pieds, ajuster un sari, offrir des pujas aux dieux, assurer les rituels de la naissance, de la mort, du mariage.
Un regard sensible d'enfant, d'adolescent, de jeune adulte. Une relation forte à sa soeur sur laquelle il verra se refermer le poids des préjugés de sa condition féminine. Une mère héroïque dans sa vie de peu mais d'une dignité exemplaire. Tout au long de cette trilogie mythique, c'est seulement du tréfonds de la perte intimement ressentie − mort d'un être cher, anéantissement du lieu d'habitation, déménagement de la famille, fin des études − que naît, grandit, vit, croit, devient, aime l'être humain. ■