La psychosociologie face au désastre environnemental
Par Jacques Vauloup le vendredi 28 juin 2024, 05:15 - Allo j'écoute... - Lien permanent
Face à la situation écologique, les constats des scientifiques décrivent des évolutions catastrophiques, nos capacités de représentation sont émoussées, sidérées. A l'instar des autres psychologies, des arts, de la spiritualité, de la philosophie, de la littérature et de toutes les sciences humaines et sociales, la psychosociologie apporte sa contribution dans la Nouvelle revue de psychosociologie. Quels sont les processus subjectifs conscients et inconscients, culturels et sociaux en jeu face à un état de vulnérabilité évident ? Comment comprendre la foi dans la technologie ou l’engagement dans des formes de vie décroissantes ?
Pour la psychanalyste Bénédicte Vidaillet, Cet écart entre d’un côté la réalité d’un danger mortel, à l’échelle de la vie humaine et plus largement de la vie sur terre, de l’autre l’insuffisance ou la déficience de nos réactions, individuelles et collectives, est d’autant plus notable que la gestion de la pandémie de covid-19 a montré combien, dans des domaines autres que celui de l’environnement et du climat, évoquer un potentiel danger peut nous conduire au contraire à accepter, et même à demander, des mesures immédiates et radicales censées nous protéger. Comment, alors, comprendre cet écart ? Comment comprendre qu’il persiste alors que les signaux d’alerte concernant l’environnement et le climat sont de plus en plus manifestes ?
Pour elle, les deux interprétations majeures avancées pour comprendre notre procrastination tiennent d'une part à l'économie et à la sociologie (les élites, bien informées des conséquences désastreuses des évolutions en cours, pensent pouvoir maintenir leurs privilèges et se mettre à l’abri) et d'autre part à l’écopsychologie ou à la collapsologie (les gens sont tellement angoissés par le changement climatique qu’ils cherchent à éviter la douleur, le désespoir, la culpabilité ou le sentiment d’impuissance face au désastre). Hypothèses pertinentes, mais présentant toutes deux l'être humain comme une victime impuissante.
La psychanalyse invite à aller voir du côté du symptôme – le symptôme étant ici l’obstination humaine à détruire avec constance ce qui relève de la vie sur Terre et à créer ainsi les conditions de sa propre disparition. En fait, d'après elle, nous sommes beaucoup plus actifs dans la production du désastre que les approches évoquées ci-dessus, même si, ou peut-être surtout parce que, cette participation reste largement inconsciente.
Pourquoi notre rapport intime, profond à la nature nous pousse-t-il inconsciemment à vouloir la détruire ? Dans Malaise dans la culture (1929), Sigmund Freud considère que la culture est édifiée sur du renoncement pulsionnel, exigé par la vie en commun. Ce que l’individu sacrifie à l’évolution de l’humanité se paie cher : culpabilité, autodestructivité, surmoi sévère, voire sadique, fuite dans la maladie psychique. La culture est ainsi destinée à être toujours coupée d’elle-même, jusqu’au malaise, et il n’existe aucune garantie que les civilisations, même celles qui sont considérées comme les plus modernes, ne finissent pas par succomber aux pulsions destructrices qui les animent.

Pour Freud, qu’il s’agisse des forces toutes-puissantes du monde extérieur qui nous menacent de mort ou de la nature biologique souffrante et mortelle de notre corps, la nature nous ramène à cet état de détresse insupportable, propre à l’être humain lorsqu’il naît. Il n’est guère étonnant, alors, que l’homme cherche à se préserver des souffrances qui le guettent. Il le fait de différentes manières, individuelles (chercher à s’extraire de ce monde, comme l’ermite, ou à modifier ses sensations, par le recours à divers toxiques) ou collectives. La culture, qui occupe pour Freud la place de choix parmi ces moyens, sert à deux fins : la protection de l’homme contre la nature et la réglementation des relations des hommes entre eux.
La nature terrifie l'être humain
L'hypothèse de Bénédicte Vidaillet, dans la continuité de Freud, est que l’angoisse devant la nature continue d’être un puissant moteur de l’action humaine et des entreprises que l’homme déploie, voulant s’en protéger. Cette angoisse fondamentale d’être annihilé ne semble pas disparaître au fur et à mesure que la puissance technique et scientifique augmente, bien au contraire. Elle est toujours mise en scène dans les contes pour enfants, ou dans les grands mythes que l’on enseigne encore. C’est au fond de la forêt que le Petit Poucet et ses frères, ou que Hansel et Gretel, sont lâchés par leurs parents misérables. C’est dans une nature hostile que Blanche-Neige est condamnée par sa belle-mère jalouse à être abandonnée.
Pourquoi la nature peut-elle nous angoisser à ce point ? Nous expérimentons la nature comme existant sans nous, tout, à son contact, nous renvoie à notre petitesse, à notre insignifiance : ce monde n’a pas besoin de nous. C’est donc une claque à notre narcissisme. C’est d’ailleurs généralement aussi une des raisons pour lesquelles on peut rechercher le contact de la nature : pour éprouver, justement, ce choc narcissique. La modification de la conscience de soi peut aller du simple sentiment d’être tout petit, de perdre son ego, à des expériences métaphysiques, voire mystiques, dominées par des formes d’extase, la conscience jubilatoire de la présence du monde, l’impression de se dissoudre ou de s’unir à un grand Tout.
Mais encore : Désordre, spontanéité qui ne demande rien à personne, qui croit et grouille, foisonne, se développe que nous le voulions ou non, pulsion sauvage, non domestiquée, croissance anarchique, présence rampante, humide, visqueuse. Ce qui, dans la nature, nous menace fantasmatiquement est indissociable de son caractère vivant et du fait que cette vie se déploie sans nous.
D'après la psychanalyste, Si l’angoisse éprouvée face à une nature que, confusément, nous continuons à percevoir comme menaçante reste très active dans notre rapport à celle-ci, comment prendre au sérieux l’idée qu’elle devrait faire l’objet de notre attention et de nos soins ? « Protéger », « sauver », « préserver » la vie sur terre, les baleines, la biosphère ou l’ours polaire (...) Il est vraisemblable qu’ils ne nous affectent pas parce qu’inconsciemment nous n’y croyons pas. Non seulement nous ne croyons pas que la nature est fragile, mais nous imaginons même qu’elle se relèvera toujours. Quoi qu’on lui fasse, la nature sera plus forte que nous. Le fantasme de sa toute-puissance illimitée reste vigoureux et structurant dans notre rapport à elle.
Comment comprendre que les agriculteurs continuent de recourir aux procédés qui détruisent la fertilité de leurs champs, à coup de mécanisation qui désintègre la structure des sols ou de pesticides qui anéantissent les milliards de bactéries, champignons, algues, micro-organismes, insectes, bref, tout le vivant qui assure le fonctionnement des grands cycles du carbone, de l’azote et de l’eau nécessaires à la fertilité du sol ? Pourquoi acceptent-ils de voir leurs terres devenir inertes, desséchées, abîmées par la perte de matière organique et de minéraux liée au ruissellement de l’eau, à l’érosion et au tassement des sols qui résultent de leurs méthodes ? Comment ont-ils pu consentir à se voir déposséder de la reproduction des plantes qu’ils cultivent ?
Pour Bénédicte Vidaillet, c'est qu'ils sont, consciemment ou non, concernés par le résultat du contrôle de la reproduction et d’élimination de la diversité et de l’imprévisibilité caractérisant le vivant. Et pas seulement pour des raisons d’efficacité. Les procédés par lesquels la reproduction est devenue une marchandise ont aussi permis de mettre sous contrôle ce qui nous menace fantasmatiquement et donne à la nature sa toute-puissance imaginaire. L’autonomie du vivant et son imprévisibilité nous sont insupportables, nous font peur et c’est précisément cela qu’il s’agit de maîtriser, de supprimer. Consciemment ou non, nous voulons priver la nature de son autonomie, limiter sa profusion, sa capacité à pousser, l’empêcher de se reproduire hors de tout contrôle et, au fond, la rendre stérile.

En résumé, rendre les processus inconscients visibles, en prendre conscience, est une condition nécessaire, bien qu'insuffisante, pour apporter des réponses politiques à la hauteur du désastre écologique. Donc de décider en connaissance de cause et d’éviter que ces motifs inconscients ne viennent se répéter. L'hypothèse de peur terrifiante devant la nature
nous ramène à notre vulnérabilité et à notre finitude, que nous devrions admettre plutôt que tenter sans cesse de les nier. Dégagés de la préoccupation de limiter son expansion ou de nous en protéger, nous serions beaucoup plus disposés à comprendre et à respecter ses logiques d’existence, à accompagner son développement et à nous donner les moyens de lutter contre tout ce qui porte atteinte à l’autonomie du vivant.
D'après Walter Benjamin, cité par Pankaj Mishra dans Age of anger (2017) : L'auto-aliénation de l'humanité a atteint un tel degré qu'elle vit sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre
. Saurons-nous refuser notre auto-aliénation ? ■
La revue présentée :
Outre l'article de Bénédicte Vidaillet, que, vu son importance heuristique, j'ai choisi de présenter par le menu, la revue présente de riches contributions. Notamment : Le désastre écologique au prisme de la psychosociologie : premiers jalons (D. Faure, J. Le Goff, B. Vidaillet, et al.) ; Transmettre le désastre : considérations sur les figures plurielles de l’ébranlement (A. Canabate) ; Étude psychosociologique clinique d’une fresque du climat dans une école d’ingénieurs (D. Faure) ; Le travail des artistes face à la crise écologique : vers une transformation des modes de création ? (S. Helly) ; Balade autour des plantes sauvages urbaines (C. Delerce) ; Penser la crise climatique au prisme de la psychologie du développement : l’interstructuration des crises chez les jeunes engagés pour le climat (E. Corbin, A. Beaumatin, Y. Mieyaa, et al.) ; La pulsion anarchiste comme résistance à la destruction de la biosphère (A.-C. Giust-Ollivier, Michel J. F. Dubois) ; Éco-anxiété ou écologie positive ? Penser le pouvoir mobilisateur des affects (J. Le Goff).