Édouard Toulouse psychobiocrate, réformateur multicartes
Par Jacques Vauloup le dimanche 20 octobre 2024, 04:09 - Ex libris - Lien permanent
Dans un ouvrage remarquable d'histoire des sciences humaines et sociales paru en 2002 et réimprimé pour notre bonheur en juin 2024, Michel Huteau, professeur émérite en psychologie au Conservatoire national des arts et métiers, présente par le menu la vie et l'oeuvre d'Édouard Toulouse (1865-1947). Homme de science, praticien éminent de la psychologie et de la psychiatrie, journaliste reconnu, militant social... Que ne fut-il pas ?
L'empan de vie d'Édouard Toulouse (1865-1947) épouse celui de la Troisième république (1870-1940). Inconnu aujourd'hui, si ce n'est des spécialistes, il fut pourtant une figure de premier plan de la vie intellectuelle et scientifique française. Pour Michel Huteau, qui présente un ouvrage documenté aux meilleures sources, Toulouse est «le prototype du savant républicain engagé dans les luttes sociales, métissage des idéaux des Lumières et de la philosophie positiviste du 19è siècle».
Psychiatre, fervent républicain, militant social, Toulouse impulsa des réformes considérables en psychologie expérimentale et en psychiatrie ainsi que dans beaucoup de secteurs de la vie sociale. Ses projets relèvent d'un programme biocratique qui vise à assurer le bonheur des individus en rendant la société rationnelle et plus juste.
Avec Alfred Binet, il fut l'un des fondateurs de la psychologie expérimentale en France et, en tant que psychiatre, il se proposa de donner des bases scientifiques à la psychiatrie en recherchant «les concomitants biologiques des troubles mentaux».
Comment utiliser les connaissances scientifiques pour rendre la société plus rationnelle ou plus juste et fonder une biocratie pratique appliquée ? Conditions optimales d'éducation pour un développement optimal des enfants, conditions de travail propices à garantir la santé des travailleurs mais aussi un rendement optimal, méthodes objectives d'évaluation des personnes en vue de l'orientation professionnelle, modes d'assistance respectueuse aux aliénés, dispositif de prévention de l'aliénation…
Parmi ses réussites : le mouvement psychotechnique, le centre de prophylaxie mentale du département de la Seine (soigner les fous
sans les interner), 500 références scientifiques, plus de 3000 articles de presse… Un personnage éminent !
Militant social infatigable, journaliste reconnu
Né Marseillais dans une fratrie de quatre enfants, d'un père ingénieur mécanicien de la marine et d'une mère fille d'un petit armateur. Dans ce milieu d'observance aux règles, le jeune Édouard apprend le goût des réalisations, qu'il pratiquera toute sa vie avec énergie et esprit d'initiative.
Première vocation, le journalisme. Journaliste marseillais reconnu : chroniques littéraires et théâtrales, articles plus personnels. Il continue en médecine «pour mettre dans les lettres plus de vérité et de science». Vite, il se prend au jeu et se passionne pour la médecine mentale : «Entré dans la science par curiosité littéraire, je me suis laissé prendre par le charme et la grandeur de recherches où la vérité est le seul but».
Médecin aliéniste, il restera journaliste, fréquentera des écrivains, sera l'ami de Zola, mais hors quelques nouvelles et textes de critique, fera peu de littérature. Médecin d'Antonin Artaud au début des années 1920, il l'a hébergé un temps et en a fait un collaborateur privé qui s'occupera de ses archives et de sa bibliothèque.
Toujours reçu premier à ses concours. Thèse de médecine en 1891 (26 ans). Puis, au début du 20è siècle, parcours typique des jeunes gens de bonne volonté, ambitieux, avec des idées sociales et républicaines, souhaitant réunir science et philanthropie.
Toulouse est scientiste et positiviste : pour le certain contre l'indécis, pour le précis contre le vague, pour le positif contre le négatif, pour le constructeur contre le destructeur…
La science comme lutte contre l'ignorance mais aussi comme religion nouvelle d'un monde nouveau.
Psychiatre réformateur
Aliéniste à l'hôpital de Villejuif (1895-1920), il se révèle un homme d'action soucieux d'améliorer la situation des aliénés : observation-traitement-suivi, règles de l'asile, conditions de vie matérielles, conditions de travail du personnel. Chercheur en psychiatrie et en psychologie, il crée des laboratoires de recherches, des éditions scientifiques, etc.
Ses travaux sur les relations entre le génie et la folie passent par la monographie de Zola : enquête sur les rapports entre la supériorité intellectuelle et la névropathie (1896). Il développe une conception bio-sociale de la maladie mentale, une psychiatrie qui rompt avec la philosophie et qui s'ancre dans les sciences de la nature.
Henri Piéron (1881-1964) est collaborateur de Toulouse dans le laboratoire que ce dernier a créé à Villejuif. Il y restera de 1900 à 1912. Jean-Maurice Lahy (1872-1943) y réalise les premières recherches françaises en psychologie du travail.
Éditeur scientifique, directeur de nombreuses publications (revues de psychiatrie, revues professionnelles). Journaliste à La Dépêche (Toulouse) et dans d'autres revues, il traite de sujets variés : les conflits intersexuels et sociaux, l'art de vivre (1905), comment se conduire dans la vie (1910), comment conserver la santé (1914), etc. Il écrit pour propager des idées, lutter contre les préjugés par la diffusion de l'esprit rationnel.
Après 1918, à l'hôpital Henri Rousselle et à la Ligue d'hygiène mentale, il expérimente un service de psychiatrie ouvert. Henri Rousselle est la grande oeuvre de Toulouse, la première expérience d'un service de psychiatrie ouvert.
Toulouse s'est inscrit pleinement et activement dans le mouvement de l'autonomisation progressive de la psychiatrie par rapport à la médecine, dans la ligne de Philippe Pinel (1745-1826) et de Jean-Etienne Esquirol (1776-1840) : nosographie des troubles mentaux, traitement moral, mise en place, souvent critique de la part de Toulouse, de l'asile comme institution (la loi de 1838 prévoit la création d'un asile psychiatrique dans chaque département ; voir en infra la description au vitriol qu'en fait le journaliste Albert Londres en 1925). Un vaste mouvement de rationalisation, de démocratisation, de socialisation de la psychiatrie, auquel Toulouse prendra toute sa part.
Sans cesse, il milite pour la libéralisation et la médicalisation des asiles. Toute sa vie, il va critiquer sévèrement la loi de 1838 : «Trop de concierges, trop de portes, trop de clefs, trop de cellules, trop d'instruments de contrainte physique » (1896).
Pour lui, les aliénés sont des malades non de potentiels criminels. Il stigmatise le recours massif à l'enfermement et à la camisole de force. Tous ses efforts vont consister à mettre en place des milieux thérapeutiques hors de l'asile à l'intention des malades chroniques. À Villejuif, il fragmente les grands dortoirs en unités de 30 lits maximum, renforce l'hygiène des malades, leur sécurité, leur confort, supprime les vases de nuit, soigne le régime alimentaire, assouplit les horaires, améliore le mobilier, introduit le cinéma, institue le droit aux visites, les promenades quotidiennes, les congés ; il forme les infirmiers (ex-gardiens) et professionnalise leurs tâches. C'est le début de l'hygiène et de la prophylaxie mentales.
1921 : création du Service libre de prophylaxie mentale à l'hôpital Henri Rousselle, sous la direction de Toulouse, qui prend la charge les consultations externes pour l'ensemble du département de la Seine. Trois entités : dispensaire, hôpital ouvert, service social. Et de nombreux laboratoires tout autour : chimie, sérologie, physiologie, psychologie expérimentale ou appliquée.
Biocratie, gouvernement par les sciences de la vie
« C'est l'esprit scientifique qui est l'auteur de la mentalité nouvelle. Le mouvement actuel est vers les réalités démontrées par les vérités scientifiques ; il est prédominant, universel (…) Le plus sage est de nous adapter de notre mieux à cette évolution qui a privilégié le cerveau et la logique » (Édouard Toulouse, 1912)
« L'État nouveau sera un État technique, une biocratie ». Il prône une révolution progressive, ordonnée, bien maîtrisée, rationnelle, car notre état social est injuste et irrationnel, fondé sur les privilèges de la classe dominante
.
«La biocratie est la science du gouvernement des peuples et de la conduite personnelle » (1935)
Point essentiel. Toulouse n'a jamais pactisé avec l'État fasciste allemand, pourtant si biocratique, car il hait la politique, ne s'y engagera jamais à des postes de resposabilité ; il préfère agir dans le cadre professionnel et éditorial.

Sa définition du bonheur, publiée dans la Dépêche en 1938, en dit long sur son scientisme, son pragmatisme et son humanisme :
« Le bonheur c'est le développement de la nature humaine, d'abord une alimentation saine et abondante, des logements larges, clairs, aérés et propres, une culture poussée au maximum des aptitudes, le travail convenant à chaque individu selon ses caractères biotypologiques, et par-dessus, la plus grande liberté pour suivre le cours de la pensée personnelle dans tous les sentiers. »
Psychotechnique et juste sélection
Ce qu'il fit avec Zola : pendant un an, plusieurs fois par semaine, des entretiens cliniques, des mesures anthropométriques, des tests psychotechniques. Il fait appel à 15 spécialistes dont Francis Galton (empreintes digitales), Alphonse Bertillon (fiches signalétiques anatomiques), Jules Crépieux-Jamin (graphologie). Zola est examiné sous toutes les coutures : antécédents héréditaires, personnels, mesures anthropométriques, examens des différents appareils, des fonctions sensorielles, de la motricité, du langage, etc.
Au bilan de son investigation du cas Zola
: prudence conclusive, portrait final assez banal : attention et mémoire intenses, ténacité dans l'effort, etc. Mais, d'après lui, c'est un névropathe : émotivité défectueuse, obsessions, impulsions, idées morbides. En décembre 1894, en pleine affaire Dreyfus, la publication de la monographie de Zola fait scandale.
Insatisfait des méthodes à sa disposition, c'est à partir des difficultés rencontrées avec le cas Zola que Toulouse sera déterminé à mettre au point, avec ses assistants Lahy, Piéron, Vaschide, des techniques d'évaluation des caractéristiques individuelles (psychométrie) et des applications de la psychologie à divers domaines de la vie sociale (psychotechnique). Ainsi, Toulouse va être à l'origine en France du mouvement psychotechnique qui se propose de rationaliser et de rendre plus équitables les procédures d'affectation sociale.
En 1904, publication de Technique de psychologie expérimentale
. Il y dessine tout le programme de la psychotechnique :
« On pourra discerner ce qui caractérise l'individu propre à telle ou telle fonction… En faisant la part de ce que l'éducation technique peut apporter de développement à des facultés existantes, on arrivera à déceler dans un équilibre mental d'une certaine nature, les germes de ce que l'on pourra scientifiquement appeler la vocation, ou tout au moins l'aptitude, bien qu'elle ne se manifeste pas toujours à celui même qui la possède… Et l'instruction des individus pourra être régie par des lois d'utilisation scientifiquement déterminées et pourra, en particulier, développer rationnellement les tendances utiles… Et, surtout, classer les individus suivant leurs aptitudes avec une précision bien autre que celle que peuvent fournir des examens superficiels, des concours, ou des circonstances fortuites… La psychologie individuelle déterminera chez l'adolescent imparfaitement développé quel facteur social il pourra devenir, pour le plus grand bien de lui-même et de la collectivité. »
Clinicien au long cours, il ne reniera jamais les apports d'Adler (sentiment de supériorité), Janet ou de Freud (Toulouse parle de «psychologie profonde»). Il estime que rien de bon ne peut sortir de la psychotechnique sans les apports de la physiologie, de la médecine et de la psychiatrie, ni sans ceux de l'observation clinique. Et il s'opposera nettement à la pratique des tests collectifs.
Son ouvrage Technique de psychologie expérimentale
(1904) marque les débuts du mouvement psychotechnique dans lequel la France va jouer un rôle fondamental avec les élèves de Toulouse : Jean-Maurice Lahy (1872-1943) et la fatigue musculaire, les dactylographes, les conducteurs de tram ; Henri Piéron (1881-1964) ; Henri Laugier (1888-1973). Une utopie sociale vers une société justement hiérarchisée où les inégalités seraient réduites et fondées sur la valeur biologique des individus.
Toulouse est partisan de rompre avec l'inégalité profonde entre les ordres d'enseignement. Il est l'un des initiateurs de la docimologie et des méthodes actives. Il stigmatise les «castes scolaires» qui créent des «castes sociales». Il appuie les Compagnons de l'université nouvelle (nés en 1918).
Outre ses activités de psychiatre, de psychologue, d'éditeur scientifique, Édouard Toulouse utilisera la presse pour tenir son rôle de militant social et de moraliste. Pour lui, l'hygiène physique n'est qu'une partie de l'hygiène globale, de l'hygiène intégrale, qui doit viser la formation de l'esprit et de la personnalité. Il publie : Comment former son esprit
(1908), Comment se conduire dans la vie
(1908), etc. Ce ne sont pas de vagues conseils, mais de véritables exercices, des exemples d'activités, des expériences, des exercices d'entraînements, des questionnaires mentaux…
Personnage étonnant et influent, esprit systématique, que n'aura-t-il pas fait ou tenté ? Médecin clinicien, gestionnaire d'établissements psychiatriques, conseiller des politiques, chercheur en psychologie expérimentale, psychiatre, journaliste, militant social, compagnon de route des féministes de l'époque, défenseur du droit de vote des femmes, scientifique…
« Édouard Toulouse a voulu réformer quasiment tous les aspects du fonctionnement social, de la manière de faire des enfants à celle de traiter les vieillards. Rien n'a échappé à sa vigilance et à son ardeur réformatrice : prise en charge des déviants, fous ou criminels, éducation des enfants dans les familles et à l'école, conditions de travail dans les bureaux et ateliers, procédures d'affectation sociale, organisation du système d'enseignement, natalité, guerre, paix, etc. » (Michel Huteau, p. 272)
S'il fut scientiste positiviste et humaniste épris des Lumières, il tempéra son scientisme par la prise en compte des facteurs sociaux des conduites et de la part inconsciente des forces motivationnelles. Une philosophie humaniste, solidariste, un modèle de méritocratie républicaine.
Pourquoi est-il tombé dans l'oubli au moment même où ce qu'il avait préconisé se mettait en place ? Ingratitude de ses successeurs, refoulement, omniprésence de la sociologie bourdieusienne dans l'après-guerre, doutes sur la valeur de la science après Auschwitz et Hiroshima… Pourtant, aujourd'hui, une forme de biocratie n'est-elle pas en train de prendre le pouvoir ? Et un siècle après Édouard Toulouse et Albert Londres, comment expliquer la faillite actuelle de la psychiatrie ? ■

L'ouvrage présenté :
Pour aller plus loin :
Chez les fous, par Albert Londres, Petite bibliothèque Payot, 2024. Après avoir dénoncé les pénitenciers de Guyane et les bagnes militaires de Biribi, Albert Londres s'attaque, en 1925, aux asiles d'aliénés. Décoiffant !
Extraits (cf. notamment les paragraphes 9 et 10 où Albert Londres évoque l'oeuvre singulière du psychiatre-évergète Édouard Toulouse) :
» La façon dont notre société traite les citoyens dits aliénés date de l'âge des diligences. Regarder vivre nos fous n'est pas plus ahurissant que ne le serait de nos jours le départ de deux voyageurs, en poste, pour Rome. La loi de 1838 n'a pas pour base l'idée de guérir des hommes atteints d'une maladie mentale, mais la crainte que ces hommes inspirent à la société. C'est une loi de débarras. Ce monsieur est-il encore digne de demeurer parmi les vivants ou doit-il être rejeté chez ls morts ? Dans une portée de petits chats, on choisit le plus joli et on noie les autres... Les Spartiates saisissaient les enfants mal faits et les précipitaient du haut d'un rocher. C'est quelque chose dans ce genre que nous faisons avec nos fous.
» Peut-être même est-ce un peu plus raffiné. On leur ôte la vie sans leur donner la mort. On devrait les aider à sortir de leur malheur, on les punit d'y être tombés. Cela sans méchanceté, mais par commodité. Les fous sont livrés à eux-mêmes. On les garde, on ne les soigne pas. Quand ils guérissent, c'est que le hasard les a pris en amitié. La médecine mentale n'a pas de frontière fixe. On enferme ceux qui gênent leur entourage. Si l'entourage est conciliant, de plus fous demeurent en liberté.
» Un médecin n'a qu'une conscience, en revanche on lui donne cinq cents malades. Les bouviers mènent bien jusqu'à cent boeufs. La folie est semblable à ces chapeaux de prestidigiteur, qui ont l'air d'être vides et d'où l'artiste extrait sans effort cent mètres de ruban, une valise, un bocal de poissons rouges, deux poules de Houdan et la tour Eiffel, grandeur naturelle !
» À quel moment un aliéné cesse-t-il d'être aliéné ? Là, nous entrons dans un brouillard de poix. Deux psychiatres se disputant un malade prouveront chacun avec évidence, l'un que le malade est sain, l'autre que le malade est fou. C'est un pic de la science encore mal exploré. Comme le sommet de l'Himalaya, on sait qu'il existe, personne n'y est encore allé.
» Des internements qui, au début, sont légitimes, cessent de l'être par suite de l'évolution de la maladie. Comment savoir qu'un fou n'est plus fou puisqu'on ne le soigne pas ? Dans un asile, un malchanceux est resté quatorze années en cellule ! Oubli ? Entêtement ? Erreur ? Le docteur qui l'en a fait sortir ne le sait pas. l'homme demande justice. Il est toujours enfermé, mais libre, dans le jardin. Je lui ai expliqué que ce qu'on lui avait fait était légal.
» Les fous mangent une nourriture de baquets. Les trois quarts des asiles sont préhistoriques, les infirmiers d'une rusticité alarmante, le passage à tabac est quotidien. Les asiles ont des crédits d'avant-guerre. On ne va tout de même pas faire de frais pour les loufoques... Seuls, les asiles de Paris (Seine et Seine-et-Oise) ont de quoi aller au marché. (...) Camisoles, ceintures de forces, cordes coûtant moins cher que des baignoires, on ligote au lieu de baigner.
» Lorsque la guérison s'affirme, on laisse le convalescent avec les fous. C'est à peu près sauver un loyé de l'asphyxie, mais le maintenir le corps dans l'eau juqu'à ce qu'il soit complètement sec.
» Le régime des asiles est condamné. Un fou ne doit pas être brimé, mais soigné. De plus, l'asile doit être l'étape dernière. Aujourd'hui, c'est l'étape première. Il ne faut interner que les incurables. Les autres relèvent de l'hôpital. Sur quatre-vingt mille internés, cinquante mille pourraient être libres sans danger pour eux ni pour la société. On les a mis là parce qu'il n'y avait pas d'autre endroit et que c'était l'habitude. On n'a pas cherché à les guérir, mais à les boucler.
» L'heure est peut-être venue de nous montrer moins primitifs. Un homme a tenté cette révolution, le docteur Toulouse. Depuis son avènement, le citoyen a droit aux troubles du cerveau tout comme aux rages de dents. D'ordinaire, on dit à ce citoyen : "Nous allons d'abord vous interner, ensuite, on vous examinera". Toulouse lui dit : "Je vais d'abord vous examiner, ensuite, je vous soignerai pour que vous ne soyez pas interné".
» Toulouse a lutté trente ans contre les pouvoirs publics. Alors on lui a donné un petit coin à Sainte-Anne, où fonctionne son "innovation". Les pouvoirs publics ne parlent maintenant que de l'histoire du docteur Toulouse. Quand on leur dit : − Qu'avez-vous fait pour les fous ? − Vous ignorez donc le service ouvert de Toulouse ? répondent-ils. Le Service ouvert de Toulouse est à Paris. Il est unique. Il en faudrait dix dans la capitale. Il en existe un autre à Bordeaux. C'est tout. Tout hôpital de France devrait avoir son quartier des maladies mentales. Pourquoi ne l'a-t-il pas ? Parce que les maladies mentales, jusqu'en l'an 1923, n'étaient pas considérées dignes de faire partie des études médicales. L'étudiant en médecine passait sa thèse sans avoir suivi un seul cours sur les maladies mentales. C'était facultatif.
» Il n'existait donc que les spécialistes. En province, les spécialistes sont dans les asiles. Amener un psychopathe à l'hôpital eût été aussi peu indiqué que d'y conduire une vache atteinte de fièvre aphteuse. Allez voir le vétérinaire, se fût écrié le médecin. On porte le malade à l'asile. La trappe se referme !
» La loi de 1838, en déclarant le psychiatre infaillible et tout-puissant, permet les internements arbitraires et en facilite les initiatives. Un parent obtient d'un médecin, par ignorance du médecin ou par complicité, un certificat d'internement. On conduit la victime à l'asile. Le docteur de l'asile s'aperçoit le lendemain de la combinaison. Coffre-t-on le parent et son complice ? Pas du tout ! Ils ont la loi avec eux.
» Sous la loi de 1838, on voit la chose suivante : des médecins d'asile proposent la sortie d'un malade. C'est donc que le malade n'est plus fou. On doit le libérer. Or, le malade ne sortira pas. Qui s'y oppose ? La Préfecture ! Sous la loi de 1838, les deux tiers des internés ne sont pas de véritables aliénés. D'êtres inoffensifs on fait des prisonniers à la peine illimitée. Bref, nous vivons sous le préjugé que les maladies malades sont incurables.
» Alors, on jette dans un précipice les gens que l'on en déclare atteints. On ne fait rien pour les sortir du puits. S'ils guérissent seuls et que cela se voit trop, on les laisse s'échapper après mille efforts de leur part. S'ils gesticulent, on ne les calme pas, on les immobilise.
» Pour se mettre en règle avec sa conscience, la société de 1838 a bâti une loi. Elle tient en ces mots : "Ce citoyen nous gêne, enfemons-le. S'il veut sortir, ouvrons l'oeil". Notre devoir n'est pas de nous débarrasser du fou, mais de débarrasser le fou de sa folie. Si nous commencions ? (Fin de l'ouvrage)