» Je comprends la colère (...). On est face à un désenchantement, à un désamour, à une confiance cassée. (...) L’enquête récente menée par Stewart Chau le montre, tout comme les travaux de l’historien Georges Vigarello sur la fatigue généralisée du monde contemporain. La dissolution a été vécue au sens littéral, comme une métaphore de l’état psychique vécu, une brutalisation du corps. Certains se sont sentis intimement dissous, comme face à un nouvel effondrement succédant à d’autres, plus extérieurs – pandémie, guerres…

» Ce qui a été éprouvé, c’est un sentiment de délabrement, l’idée qu’on a abîmé la démocratie. En 2019, après le mouvement des gilets jaunes, Macron avait tenté d’apaiser et de réconcilier une France en colère par une consultation sociale extraordinaire, qui avait réuni deux millions de contributions. Aujourd’hui, qui sait ce que contiennent ces cahiers de doléances ? Qu’est-ce qui en est sorti, à part une petite convention citoyenne et le désir d’améliorer le référendum d’initiative citoyenne ? Personne ou presque n’y a eu accès.

» (...) La condition structurelle de la démocratie est déceptive au sens profond du terme. En France, vous ne terminez pas en prison quand vous critiquez l’exécutif. Mais cette condition n’a pas à produire de ressentiment, car c’est le seul régime, via la culture délibérative parlementaire, qui utilise cette déception comme un levier pour s’améliorer. Ce n’est pas un déficit. Les démocraties sont aussi des régimes panoptiques, où la rivalité mimétique est forte, le sentiment d’égalité très grand au point de tomber dans l’égalitarisme. Comme l’égalité est un horizon, une promesse, on oublie que c’est un régime imparfait, et l’égalité une exigence. La blessure et la tentation ressentimistes sont plus fortes que dans un autre régime. Y résister demande de la maturité.

» Ce qui distingue certaines passions tristes de la colère, c’est qu’elles durent. Le ressentiment, on s’y englue, alors qu’on traverse la colère. Le ressentiment est un enfermement, une rumination, une boucle dont on n’arrive pas à s’extraire, alors que la colère n’appelle pas sa propre finalité, c’est un moyen pour entraîner un sursaut, une indignation comme celle à laquelle appelait Stéphane Hessel. Indignez-vous, puis engagez-vous. Si le peuple français est vraiment dans le ressentiment, ce n’est pas une simple mesure de pouvoir d’achat qui va le calmer. C’est bien plus profond.

» L'affectio societatis (Ndlr : le "sentiment social" de Jean-Jacques Rousseau) renvoie à une forme de civilité, de fraternité, de solidarité.

» Le ressentiment n’est jamais la traduction directe et exacte des injustices sociales. Sinon, il serait légitime. C’est une faille psychique, car quantité d’individus traversent des injustices sociales, ou les reconnaissent, sans éprouver de ressentiment. C’est une construction qui se surajoute à une souffrance vécue, un délire psychique qui entraîne très souvent la création d’un mauvais objet, un bouc émissaire intérieur ou extérieur. Le ressentiment utilise très souvent l’alibi des injustices sociales pour décompenser et produire du mauvais objet, de la haine de l’autre.

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» La préférence nationale permet de fabriquer ce mauvais objet : celui qui fait un défaut de loyauté, le binational, voire «l’assisté». La différence existe entre d’un côté des forces républicaines et démocratiques, non radicalisées, qui ne désignent pas de «mauvais objets». Les totalitarismes de gauche, comme ceux de droite, ont créé des mauvais objets. La radicalité n’est pas toujours le garant de l’inconditionnalité des droits. Le Rassemblement national ne défend pas la justice sociale pour tous mais la réparation pour le seul sujet français. Le ressentiment n’est jamais un moteur progressiste mais réactionnaire, produisant du repli nationaliste, comme la fin du droit du sol qui oppose un «eux» et un «nous».

» Plus on bascule dans les émotions, moins le discours raisonnable est audible. C’est le fameux «on n’a jamais essayé». Quand on démontre que ce n’est pas rationnel et qu’on a des exemples où l’on voit que l’extrême droite n’a rien produit de positif, ce n’est pas audible. Idem pour les complotismes. Les émotions ne s’intéressent qu’aux biais de confirmation, les discours ne sont entendus que pour confirmer un point de vue préétabli. Ce n’est pas le partage d’arguments qui va restaurer le dialogue, mais un travail sur la confiance, la capacité de sublimation, le soin, qui prendra du temps.

» Chacun est à la recherche de mots qui soignent, or le langage est souvent désubstantialisé, dévitalisé. Pour beaucoup, les discours sonnent creux. Alors on cherche des mots moins galvaudés comme celui de tendresse, inhabituel en politique. Comme une manière de retisser un lien de sincérité. Même la notion de soin a été galvaudée. Elle est sans cesse convoquée depuis la Covid-19, des Assises de la psychiatrie aux applaudissements pour les soignants. Mais au quotidien, le sentiment prioritaire des Français, c’est que l’hôpital public se délabre.

» Numériser et donner accès aux doléances post-gilets Jaunes, proposition de l’Assemblée Nationale, permettrait à un premier niveau de ne pas situer cette consultation du côté de la supercherie inutile. Fondamentalement, tout était dit dans ce grand débat, sur la question de la dépense publique, d’une juste fiscalité, de la citoyenneté et d’une refonte institutionnelle. On reconstituera aussi de la confiance en donnant à voir un Parlement apte à dépasser son réflexe oppositionnel. Et il faut hiérarchiser les sujets où l’on attend des preuves de confiance : les retraites, l’école, les impôts, un autre mode de gouvernance plus démocratique… Car on ne pourra pas tout traiter en même temps.

» Au niveau individuel, une manière de sortir du repli est de maintenir une puissance d’agir si minime soit-elle, et de ne pas se sentir assigné à la soumission, par l’engagement civil, associatif, ou l’art… La France compte un très grand nombre de tiers lieux (3 500), qui sont typiquement des petits îlots de cristallisation de résistance positive. Il y règne le pluralisme, l’hybridation, la coalition. Ces actions, à une micro-échelle, de proximité, sauvent du découragement et peuvent permettre de retrouver, par la relation, un sentiment de dignité. ■

Soigne-t-on aisément la colère ? Une société lasse peut-elle se défatiguer ? Comment guérir du ressentiment ? Comment se débarrasser du goût amer et des passions tristes qui prolifèrent dans nos démocraties malades ? Retrouver la dignité à laquelle aspire légitimement chacun.e d'entre nous. Et pouvoir dire, toutes armes remisées, avec Bernard Chambaz, "le ciel était d'une tendresse à s'éprendre".

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Interview complète de la philosophe Cynthia Fleury, par Clémence Mary et Noé Megel, Libération, 17 juillet 2024