Dans ce lycée, où sont scolarisés majoritairement des Noirs et des Latinos, Wiseman prend le temps de suivre les discussions. Sans jamais nous lasser, il croque par le menu le contenu des pratiques pédagogiques et éducatives, le fonctionnement même du lycée : cours en classes réduites, éthique et réalités sociales, politiques et ethniques au coeur des enseignements et de la vie quotidienne.

Pendant près de quatre heures, on assiste à des séquences aussi diverses que le tutorat adulte-élève, la médiation entre pairs, le conseil de classe, l'entretien professeur-élève ou professeur-élève-parent d'élève-proviseur, des cours de sciences, de mathématiques, de physique, de littérature, une soirée-spectacle par des élèves, les conciliabules quotidiens entre le proviseur et la proviseure-adjointe... Bref, aucun endroit n'est prohibé pour la caméra. Un film exceptionnel.

Lors d'une réunion avec de nouveaux parents d'élèves, la proviseure leur explique comment le lycée a été organisé :

» À certains égards, l'organisation de ce lycée repose sur mon expérience d'institutrice de maternelle. J'avais alors à l'époque une idée très particulière de l'école. J'ai beaucoup entendu parler d'Oxford et de Cambridge ; à certains égards, ces deux universités représentent la conception que j'ai de l'école maternelle.

» La plupart de nos idées viennent des deux extrêmes de l'enseignement. Nous nous préoccupons surtout de savoir quels sont les centres d'intérêt des élèves, comment les impliquer tout en respectant leur indépendance et leur capacité à prendre des responsabilités. En tant qu'enseignants, nous nous devons d'apprendre à les connaître autrement qu'à travers leurs contrôles. Il faut observer leur manière de travailler et s'efforcer de développer leur curiosité et leur passion pour le travail, qu'on appelle jeu à la maternelle.

» Voilà le coeur de notre travail. C'est la même image que je me fais de Cambridge ou Oxford. Ils ont des tuteurs, appelés ici conseillers, dont le travail consiste à déterminer, en collaboration avec l'élève, ce qui constituera pour lui une bonne éducation. Cela permet d'établir les grandes lignes du programme qu'il doit suivre pour obtenir son diplôme. On lui dit quels cours choisir, quels devoirs rédiger. Le tuteur et ses élèves se réunissent régulièrement pour parler de ces devoirs, suggérer des modifications ou conseiller un livre qui complèterait des recherches.

» Quand on a organisé l'École de Central Park Est, on a voulu conserver l'esprit d'une bonne maternelle pendant les 6 années de primaire. Nous avons fait cela pendant 10 ans puis nous avons pensé : Pourquoi ne pas continuer jusqu'à la fin du lycée ? À mon sens, c'est également ainsi que fonctionne une bonne université. Et c'est ainsi que doit être la vie, pleine de rencontres et de conversations passionnantes. Il faut donc savoir comment élargir la discussion, comment y apporter plus de faits et d'informations, afin d'avoir ensuite davantage d'éléments de réflexion.

» Pour moi, ce qui détermine la qualité de notre vie d'être humain, c'est d'être impliqué.e, spirituellement ou physiquement, dans une conversation passionnante. Il faut donc élargir son savoir si l'on veut aboutir quelque part. C'est sans doute la condition sine qua non de toute citoyenneté et de toute démocratie. Tout citoyen doit être capable de participer à un dialogue public traitant de la nature et des objectifs de notre société, ainsi que des moyens de l'améliorer.

» Nous avons donc tenté de créer un lycée qui encouragerait cet état d'esprit. Penser doit devenir une habitude dont on ne peut plus se passer. Dans chaque situation, on doit se dire : J'ai une théorie là-dessus, ou bien Quel est le lien entre ces deux idées ? Il faut chercher le pourquoi et le comment. C'est une sensation merveilleuse que de comprendre ce qui se dit et de pouvoir argumenter. Notre but est donc d'instaurer, de la maternelle jusqu'au lycée, une discussion qui puisse captiver l'attention des élèves et qui les pousse à devenir plus forts dans un monde plus vaste.

» Est-ce que nous y arrivons ? Oui et non.

» Quand je repense à ma propre éducation, mes meilleurs souvenirs sont sans doute les conversations d'adultes qui me passaient au-dessus de la tête, mais qui m'intriguaient. À bien des égards, regrouper des élèves différents ou créer des relations entre les élèves et les professeurs donne l'occasion aux élèves d'entendre une conversation qui leur passe souvent au-dessus de la tête, mais qui peut éveiller leur curiosité.

» Voici donc la question qui nous hante : comment organiser un lycée de sorte qu'il permette aux élèves de découvrir le pouvoir potentiel de leurs idées dans leur vie ?

On admire, en Frederick Wiseman, le cinéaste-ethnographe de l'Amérique ordinaire et de ses institutions qui font société. High School II (1994) s'inscrit bel et bien dans la longue lignée de ses réussites cinématographiques exceptionnelles : Law and Order (1969, un commissariat de police à Kansas city), Hospital (1970), Juvenile Court (1973, le Tribunal pour enfants de Memphis, Tennessee), Central Park (1989), Near Death II (unité de soins intensifs à l'hôpital Beth Israël de Boston), At Berkeley (2013), Ex libris (2017, The New York Public Library), etc.

On s'interroge enfin, par comparaison, sur ce qui fait l'absence de grands films documentaires à l'écoute de nos écoles, collèges, lycées et universités français. Les institutions d'enseignement et d'éducation de la jeunesse française mériteraient pourtant une attention renouvelée de la part de documentaristes de talent, dont la France ne manque pas. ■

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Pour aller plus loin

Fredducci L., Mével Q., Rocaboy S. (2017), Frederick Wiseman, à l'écoute, Playlist Society, 116 p.