Dans leur tribune parue dans Libération le 14 décembre, un vaste collectif d'auteurs parmi lesquels Marie Ndiaye, Isabelle Autissier, Erik Orsenna, Marielle Macé, Jean Rouaud, Emmanuel Ruben, Marie-Hélène Lafon, Nathalie Prince, Étienne Davodeau, François-Henri Désérable, etc. rappelle que la maison Julien-Gracq est un lieu de vie, de création, de réflexion et d’échange intergénérationnel. La poésie, la littérature, l’architecture, le journalisme, les arts visuels, la musique, la science s’y côtoient et s’y mélangent.

Les pétitionnaires appellent les élus du conseil régional des Pays-de-la-Loire à maintenir les aides pour que l’existence de ce lieu de résidence d’écriture à Saint-Florent-le-Vieil perdure. Toute la chaîne, tous les métiers du livre sont concernés. En Pays-de-la-Loire aujourd'hui ; ailleurs, demain, peut-être. Le vote du budget est prévu les 19 et 20 décembre.

Dans sa tribune parue dans Le Monde le 15 décembre, le comédien Philippe Torreton : « Je ne savais pas qu’un tel mépris envers le monde culturel et associatif pouvait s’assumer avec cet aplomb ». On ne saurait mieux dire !

Comment ? Encore et encore, il faudrait réexpliquer aux élus régionaux que le tissu culturel et associatif est constitutif de la vitalité d'un territoire, qu'il crée des emplois, de l'activité, de l'attractivité, de l'humanité, oui, de l'humanité ?

Comment ? La culture serait superflue, inutile, superficielle, superfétatoire, accessoire, creuse, dérisoire, frivole, futile, improductive, insignifiante, négligeable, voire mauvaise, nulle, obsolète, parasite, sans objet ? Circulez, y'a rien à voir !

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Pour ne pas terminer sur une note trop sombre et garder espoir en le bon entendement des humains chargé.e.s, pour un temps limité aux horloges électorales, du ménagement (et non du management !) de leurs pairs, j'invite le lecteur à plonger dans le superbe morceau d'analyse littéraire proposé par Julien Brocard dans la revue Topophile. Une invite à lire et relire Julien Gracq, le veilleur de la Loire et de ses Pays.

Julien Gracq ou le sens des paysages

Extraits :

» Saint-Florent-le-Vieil dans son écrin de Loire, voilà bien la géographie de Gracq : "Un cercle d’un rayon de huit kilomètres entre le tombeau de Bonchamps et le château natal de Gilles de Rais" (Carnets du grand chemin, 1992). Louis Poirier est né le 27 juillet 1910 dans le Maine-et-Loire, à Saint-Florent-le-Vieil, rue du Grenier-à-Sel, dans la bâtisse médiévale éponyme, à tourelles d’escalier en vis, dont la silhouette à contre-jour a pu nourrir l’image du château qui hante ses livres. (...)

» Une existence de près d’un siècle, de la rue du Grenier-à-Sel à la rue du Grenier-à-Sel. (...) : « Un cercle d’un rayon de huit kilomètres entre le tombeau de Bonchamps et le château natal de Gilles de Rais », et où, pourrait-on ajouter, il a exercé son œil et, ensemble, son imagination. (...) L’incipit des Eaux étroites (1976) dit bien quelle sorte d’arpenteur fut Gracq : « si le voyage seul – le voyage sans idée de retour – ouvre pour nous les portes et peut changer vraiment la vie, un sortilège plus caché, qui s’apparente au maniement de la baguette de sourcier, se lie à la promenade entre toutes préférée, à l’excursion sans aventure et sans imprévu qui nous ramène en quelques heures à notre point d’attache, à la clôture de la maison familière ». (...)

» Le « sens des paysages » de Gracq apparaîtra aigu « dans les récits et dans les fragments des Lettrines (1974) », après s’être manifesté dans le comportement de protagonistes qui ressemblent au géographe qu’il était, mis en scène « à plusieurs reprises devant une carte », « le plus souvent envisagée comme un objet attirant, un ensemble de symboles à déchiffrer et à investir » – Aldo dans la « chambre des cartes » du Rivage des Syrtes (1951), ou bien les personnages d’Un balcon en forêt (1958) et de La Presqu’île (1970).

» Armé des outils du géographe, Gracq s’emploie à renouveler la tradition littéraire de la description : « Quand on est géographe, explique-t-il, on voit la physionomie d’un paysage, c’est-à-dire qu’on dégage très rapidement les traits qui sont concordants et qui donnent aux paysages un style particulier. Je pense que cela se voit dans mes livres ». De fait, dans ses livres, « la description n’est ni pure sensibilité, ni simple constat, elle est déjà explicative. Le paysage est envisagé comme un ensemble de signes qui concourent à une même signification ». Paradoxalement, ici, « la culture géographique n’est pas dépoétisante» ; au contraire : elle confère au paysage rang non « d’objet mais de sujet », lequel, grâce à elle, devient « l’englobant, qui déteint et imprègne, non un supplément d’âme ni un complément d’information ».

» C’est donc dans l’ordre de la littérature que « Julien Gracq a reconstruit pour nous ce qu’il appelait une “pure écologie de l’homme”, quelque chose que la géo ne pouvait plus être et que seule la littérature pouvait encore assurer » (...) Les géographes de demain devraient tirer profit de la qualité de regard que Gracq jette sur le monde, car cette qualité lui vient tout droit, quoique cristallisée et comme chimiquement précipitée, des origines de la géographie. ■

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Maison Julien Gracq, Saint-Florent-le-vieil

Revue Topophile — l'ami·e des lieux

La revue Topophile interroge écologiquement notre rapport au monde, aux espaces et aux lieux, aux environnements bâtis et naturels, elle questionne nos manières de bâtir, d’habiter et de penser afin de demeurer pleinement et justement sur la Terre. Trois parties : Savoir, la revue des idées, entretiens, enquêtes, essais et études de théoricien·ne·s et de praticien·ne·s du monde entier ; Faire, la revue des réalisations originales de toute nature, de toute échelle et de tout pays ; Rendez-vous, la revue des événements, conférences, débats, expositions, visites, ateliers.