Entre l'enfance du smartphone et l'enfance du jeu, il faut choisir
Par Jacques Vauloup le samedi 13 septembre 2025, 04:14 - Ex libris - Lien permanent
Qu'est-il arrivé à la génération Z, née après 1995 ? Pour Jonathan Haidt, professeur en psychologie sociale et morale à la Stern School of Business de l'université de New York et parent de deux adolescents, surexposée au smartphone et aux réseaux sociaux dès l'enfance, cette génération est la première à en subir de plein fouet les conséquences : dépression, anxiété, solitude. Ouvrage argumenté et convaincant. Urgent d'agir collectivement.
Jonathan Haidt : « Les jeunes de la génération Z sont les premiers de l'Histoire à traverser la puberté avec un portail en poche qui les éloigne de leur entourage et les attire dans un univers alternatif, excitant, addictif, instable et inapproprié pour les enfants et les adolescents. Pour réussir dans cet univers, il leur faut se consacrer, constamment et pour une large part consciemment, à la gestion de ce qui devient leur marque en ligne. Pour se faire accepter par leurs pairs, cette validation étant l'oxygène de l'adolescence, et éviter le cyberharcèlement, cauchemar de l'adolescence, cela est désormais nécessaire. » (page 13)
L'auteur poursuit :
Les ados de la génération Z se sont laissés happer par les publications flamboyantes de copains, de connaissances et d'influenceurs lointains qu'ils font défiler sous leurs yeux plusieurs heures par jour. Ils regardent de plus en plus de vidéos d'utilisateurs et de divertissements en streaming, proposés en lecture automatique et par des algorithmes conçus pour les garder connectés le plus longtemps possible. Passant beaucoup moins de temps à jouer, parler, toucher, avoir ne serait-ce qu'un contact visuel avec leurs amis et leur famille, ils réduisent leurs interactions sociales incarnées, pourtant essentielles à un développement humain sain. Les membres de la génération Z sont de ce fait des cobayes d'une éducation totalement inédite, loin des interactions tangibles entre petites communautés au sein desquelles les humains ont évolué jusque-là.
(page 13)
Qui ne fait ces constats glaçants chez les enfants, dès l'acquisition de leur premier portable vers 11-12 ou 13 ans (ou parfois avant) ? L'arrivée de l'iPhone en 2007, l'émergence des réseaux sociaux puis leur viralité à partir des boutons like et retweet en 2009, enfin les caméras frontales sur les smartphones ont entraîné l'accroissement exponentiel du postage d'images de soi en ligne pour eux-mêmes et leurs proches, mais aussi pour de parfaits étrangers. Tout ceci a affecté leur regard et leur jugement.
Surprotégés dans le réel, surexposés dans le virtuel
Parallèlement et concomitamment, dans le monde réel, l'enfant et l'adolescent sont de plus en plus surprotégés et leur autonomie est réduite comme elle ne l'a jamais été auparavant. Une enfance surprotégée dans le monde réel et sous-protégée, surexposée dans le monde virtuel.
Dans le monde réel : des interactions sociales incarnées, synchrones, une communication à deux ou à plusieurs, qui se tiennent dans des communautés aux conditions d'entrée et de sortie strictes où on s'investit dans les relations et où on règle les désaccords.
Dans le monde virtuel : des interactions sociales désincarnées, asynchrones, entre une seule personne et de nombreuses autres, qui se tiennent dans des communautés aux conditions d'entrée et de sortie peu strictes où on s'investit peu ("bloquer" quelqu'un, quitter le groupe instantanément, relations versatiles).
Pour l'auteur, de 2010 à 2015, tout a été remanié : schémas sociaux, modèles d'identification, émotions, activité physique, sommeil. Il appelle cela « le grand recâblage de l'enfance ».

Dans la troisième partie de l'ouvrage consacrée aux dégâts de l'enfance du smartphone, Jonathan Haidt décrit avec force faits, expérimentations et arguments les principaux dégâts désormais avérés : privation sociale, manque de sommeil, fragmentation de l'attention, addiction. En outre, l'anomie (cf. Durkheim), le manque d'empathie causent désespoir et suicides. Le grand recâblage de l'enfance et de l'adolescence
a arraché l'enfance de communautés, y compris de celle de leur propre famille.
Enfance du smatphone versus enfance du jeu
Dans l'enfance d'avant, le jeu libre primait, les enfants allaient à l'école seuls, parfois dans des rues mal éclairées et dangereuses ou sur de longs sentiers ruraux, ils étaient autorisés à développer des jeux libres entre copains ou copines à l'extérieur, ils jouaient et faisaient du vélo dans les rues, exploraient seuls les bois, la rivière. Bref, ils étaient la plupart du temps en harmonie avec leurs sentiments et leur environnement. Un véritable apprentissage social s'opérait.
Haidt rappelle au passage qu'à l'instar de tous les jeunes mammifères, les êtres humains veulent jouer librement, ont besoin de jouer, pâtissent socialement, cognitivement et émotionnellement d'une privation de jeu. Le jeu est la répression du désir de domination, il est aussi formation de relations de coopération durables.
Dans le jeu libre, les erreurs ne portent pas à conséquence : tolérer les bobos, gérer ses émotions, identifier celles des autres, respecter le tour de rôle, résoudre des conflits, être fair-play. Or, smartphones et tablettes aux mains des enfants sont des inhibiteurs d'expériences.
Aujourd'hui, les écrans prennent la place de tout le reste. L'auteur cite le cas des USA où la moitié des adolescents déclarent être quasi constamment en ligne, quoi qu’ils fassent, quand ils sont en train de vous parler, aux toilettes, ou dans le bus pour aller à l’école. Ils ne jouent pas, ne courent pas, ne prennent pas de risques. La lecture disparaît. Tout ce qui est nécessaire au développement des enfants s’évanouit. Le jour où ces enfants doivent faire face au monde, ils sont pris d'une anxiété parfois irréfrénable.
En outre, la parentalité est devenue toujours plus intensive, protectrice, inquiète, anxieuse, voire angoissée. Un véritable précautionnisme (safetyism) a érigé la sécurité en valeur suprême, même en cas d'improbabilité ou de trivialité du danger présumé. Depuis 2010, les rencontres quotidiennes directes entre amis ont chuté : on délaisse le monde réel pour le virtuel.
Pourquoi les filles semblent-elles plus sujettes aux risques liés aux réseaux sociaux ? Elles sont plus dépendantes du perfectionnisme et de la comparaison sociale visuelle, leur agressivité est plus relationnelle, elles parlent plus facilement de leurs émotions et de leurs troubles, ce qui fait d'elles des proies davantage exposées à la prédation et au harcèlement.

Dans la quatrième partie de l'ouvrage, Jonathan Haidt appelle avec détermination à Agir ensemble pour une enfance plus saine
. Les quatre propositions qu'il développe ont le mérite d'être claires : pas de smartphones avant le lycée (14 ans +), pas de réseaux sociaux avant 16 ans, des écoles, collèges et lycées sans smarphone (totalement, y compris sur les cours de récréation et aux interclasses), beaucoup plus de jeu non surveillé et d'autonomie pour les enfants.
Il va plus loin et détaille ce que chacun doit faire.
Aux géants de la tech' et aux gouvernants : fixer la majorité numérique à 16 ans, vérifier vraiment l'âge des utilisateurs.
Aux gouvernants : interdire le portable à l'école et au collège, donner plus de place au jeu à l'école, aménager des espaces publics en tenant compte des enfants, multiplier les années de césure.
À l'école : interdire tout usage du smartphone dans les établissements (du matin au soir), promouvoir le jeu libre, donner des rôles concrets, réels aux élèves.
Aux parents enfin : accorder à leurs enfants bien plus de moments de jeu libre dans le monde réel, avec une autonomie et des responsabilités grandissantes au fil du temps ; retarder l'entrée de leurs enfants dans l'enfance du smartphone en repoussant l'achat de leur premier appareil.
Pour les parents, l'obstacle majeur est l'anxiété des parents eux-mêmes, effrayés à l'idée de laisser leur enfant vaquer à ses occupations sans être accompagné d'un adulte. Cela demande de l'entraînement, mais finalement le plaisir de pouvoir confiance à son enfant l'emporte sur la crainte passagère de lâcher prise
.
En conclusion, Jonathan Haidt lance un cri d'appel pour nous convaincre de ramener l'enfance sur Terre :
« Nos enfants ne sont pas vraiment avec nous. L'enfance a évolué par le jeu physique et l'exploration. Les enfants s'épanouissent en prenant racine dans des communautés du monde réel et non au sein de réseaux virtuels désincarnés. Grandir dans le monde virtuel favorise l'anxiété, l'anomie et la solitude. Le grand recâblage de l'enfance du jeu en enfance du smartphone est une catastrophe. Il est temps de mettre fin à l'expérience. Ramenons nos enfants à la maison ». ■
Un ouvrage clair, méthodique, accessible à tous : notes copieuses, bibliographie (en langue anglaise), résumés éclairants en fin de chapître. Il suscitera, à n'en pas douter, débats, ateliers, discussions en famille, réunions et formations, ainsi que décisions appropriées des pouvoirs publics. L'école est bien sûr concernée, mais il s'agit aussi et surtout d'éducation et de gouvernance. Les pouvoirs publics sont trop muets sur cette affaire. Et, au printemps 2020, pendant la pandémie de Covid-19, le confinement de toute la jeunesse, interdite d'école, interdite de jeux, dans le milieu familial a considérablement aggravé la situation. Nous en payons aujourd'hui le prix. C'est le moment d'agir collectivement, sans procrastiner.

L'ouvrage recensé et commenté :
Pour aller plus loin :
Ados sans portable, reportage de la chaîne Arte (disponible jusqu'au 22 avril 2026). Née à Barcelone en 2023, une association milite pour une adolescence sans portable. Elle essaime en Espagne et en Europe.
« Nos enfants sont trop seuls face aux écrans », Tribune de Serge Hefez, Le Monde, 22 juin 2025. Psychiatre et psychanalyste, Serge Hefez est responsable de l’unité de thérapie familiale dans le service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris.
Dans sa tribune, Serge Hefez signale que l’adolescent de 14 ans qui a poignardé mortellement une surveillante de collège à Nogent (Haute-Marne) le 10 juin 2025 était issu d'un milieu stable. Bon élève, référent contre le harcèlement, il n’avait ni antécédent judiciaire ni antécédent psychiatrique, mais il semble qu'il était fasciné par la violence et la mort dans des films et des séries, et par la pratique régulière de jeux vidéo violents. Il n’a ensuite exprimé ni regret, ni compassion, ni empathie. Cette carence d'empathie, de même qu'un « rapport abstrait » à l’existence, le psychiatre les observe de plus en plus souvent avec ses jeunes patients.
Serge Hefez parle de la bascule dans un autre monde
. Un monde numérique où la virilité toxique est radicalisée ainsi que la vulnérabilité des jeunes garçons. et des jeunes filles. Pendant longtemps, il a vu nombre de jeunes patients en grande souffrance se métamorphoser quelques mois ou quelques années plus tard, devenir sûrs d'eux-mêmes, confiants dans leur avenir. Mais depuis quelque temps, il s'est pris à douter : J’ai de plus en plus souvent le sentiment que le statut même de la réalité a perdu son socle, que ces jeunes, nous les avons perdus. Rencontrer le monde à travers un écran ne permet pas au cerveau des enfants d’établir des connexions pourtant indispensables, et cela crée un rapport de plus en plus abstrait à la souffrance et à la mort. Un adolescent passe aujourd’hui en moyenne six heures par jour devant un écran, un tiers de son temps éveillé, une heure de plus chaque jour depuis dix ans. (...) Comment lutter contre un ennemi invisible et sournois qui s’est infiltré dans les moindres recoins de l’âme de nos enfants ?
Il appelle à une véritable alliance éducative et soignante : On n'éprouve pas d'empathie envers un écran. On éprouve des sensations, joie ou colère, plaisir ou déception, qui, parce qu’elles ne sont pas corporellement partagées, macèrent, s’enveniment, encombrent, deviennent un poids mort plutôt qu’une promesse de vie et de partage. Nos enfants sont trop seuls. (...) Certes, des mesures d’interdiction ou de limitation d’écran, de restriction de l’usage des smartphones peuvent être de l’ordre du bon sens. Mais elles ne seront d’aucune utilité si ne se met pas en place une véritable alliance éducative et soignante visant à repérer les premiers signes de la souffrance psychique, à élever les jeunes en leur apprenant à discerner le vrai du faux, la réalité de la fake news, à stimuler l’intelligence collective par des groupes de discussion, du théâtre, des jeux de rôle. À les aider à cultiver une capacité d’empathie qui leur permettra, je le souhaite, de s’atteler à sauver le monde
. ●■