Plutôt que de commenter la revue Administration et Éducation à laquelle je vous reporte tant elle est de qualité, je préfère vous livrer dix scènes vécues personnellement. Pour ma part, je n'ai pas exercé ces nobles et indispensables fonctions de chef d'établissement scolaire. Nonobstant chacune de ces anecdotes vécues et véridiques met en scène un chef d'établissement.

Scène 1 (1980, Normandie). Conseiller d'orientation en charge d'un collège rural, je viens saluer le Principal du collège en début d'année et m'entretenir avec lui de notre organisation commune. En fin d'entretien, il ajoute : Votre bureau se trouve ici (il montre la porte juste en face de son propre bureau) et après chacun de vos entretiens avec eux, je verrai les élèves qui seront venus vous voir. L'année commence sous les meilleurs haruspices fulgurateurs.

Scène 2 (années 1982-1983, Normandie). Conseiller d'orientation, j'aurai vécu de l'intérieur la grande Scène Nationale inédite, délocalisée et unique de débats ouverts et de projets qu'avait mis en avant, dans les lycées et collèges, sur tout le territoire, le ministre de l'Éducation nationale Alain Savary (1981-1984). Dans le lycée où j'oeuvrais alors, le proviseur-pédagogue, qui participait aux conseils de classe sans nécessairement les animer (rare), avait organisé les affaires de telle sorte que tous et toutes, qu'ils fussent professeurs, élèves, parents d'élèves, s'étaient sentis concernés et libres de proposer et d'imaginer.

Scène 3 (1987). Nouvel inspecteur, je suis accueilli pour la première fois par le directeur académique du département. Du haut de son perchoir directorial, il dessine, à travers la baie vitrée, le panorama des lycées de la ville et nomme Mes barons les Proviseurs dont le sort dépend, juge-t-il, de son bon-vouloir. Bigre, la féodalité n'a pas disparu ici, à deux pas de Mathilde et de Guillaume de Normandie. Le suzerain gouverne. Qu'en pensent les vassaux ?

Scène 4 (1989). Président de commission d'appel (fin de première), un vendredi et un samedi, j'avais organisé les travaux des deux sous-commissions travaillant en parallèle dans un lycée de la ville. Dans ma sous-commission siégeait la proviseure du dit lycée. Après 2 heures de travaux, comme je la questionnais personnellement sur le fait (avéré) qu'elle prenait systématiquement et ostentatoirement une position opposée au responsable de la commission, la proviseure menaca de quitter son siège et de laisser la commission en plan. Je lui réponds : Faites comme bon vous semble, j'en réfèrerai bien entendu à votre autorité de tutelle. Elle resta et cessa son jeu délétère.

Scène 5 (1992). Dans un autre département, j'ai animé pendant plusieurs années le groupe Projet d'établissement des collèges. Membre du groupe, cet ambitieux principal de collège rural notoirement connu comme affilié au parti républicain gaullien (ce parti avait de l'influence à l'époque ici et pouvait déclencher de belles carrières professionnelles) devint plus tard, plus tard, député de la République dans un autre parti politique que, personnellement, je ne qualifie pas de républicain.

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Scène 6 (1993). Commissaire général-organisateur du forum des formations et métiers FormaSarthe qui, pour la première fois, regroupera pendant deux jours, dans une unité de lieu-temps-action, le post-3è et le post-Bac, je suis invité dans un lycée de la ville pour présenter le projet aux proviseurs du département, qui le connaissent déjà, bien sûr. Avant d'entrer en salle, me prenant à part, Jean-Paul (1) le proviseur : Tu sais, Jérôme (1), les proviseurs ne veulent pas aller à FormaSarthe et vont faire sécession. Nous avons évidemment discuté ; cela finalement s'arrangea.

Scène 7 (1999). Mon fils rentre en seconde au lycée. Comme convenu avec le service chargé de l'inscription des élèves dans cet établissement, je me présente au lycée avec mon fils et attends d'être reçu par la proviseure-adjointe afin d'accomplir les formalités. Passant par là, le proviseur (nous nous sonnaissons depuis longtemps) me lance de loin, sans me serrer la main : Ah ! C'est l'inspection académique qui débarque pour placer ses élèves... Mon fils (en a parte) : − Tu le connais ?

Scène 8 (2000). Tôt le matin, avec le conseiller du recteur et les collègues inspecteurs en orientation de toute l'académie, parfois venus de très loin, nous avons rendez-vous à Moulins-le-Carbonnel (Alpes mancelles, près d'Alençon) pour une réunion-découverte de ce que peut faire de meilleur, dans un collège rural, la mise en oeuvre, à tous les niveaux scolaires, d'une Éducation à l'orientation adaptée fort intelligemment, dans ce collège, de l'Activation du développement vocationnel et personnel (Advp - Québec). Belle illustration de l'activité et de l'engagement d'un chef d'établissement-pédagogue très inspiré par le meilleur du Québec, malheureusement disparu depuis 2018.

Scène 9. Mercredi 23 mars 2005 matin, lycée agricole Le-Mans-Rouillon. Dans le cadre de la journée d'études consacrée à Lycéens décrocheurs Raccrocheurs d'école (une première, par ici, à l'époque), notre invité Gilbert Longhi, proviseur du lycée autonome de Paris, présente avec verve et méthode la question des lycéens décrocheurs et de ce qu'il en fait, à Paris, dans son lycée pas-comme-les-autres. Après la pause méridienne, je croise un proviseur de ma ville qui tient absolument à consacrer son après-midi à cette journée. Il ajoute à mon égard : Je n'avais pas vu initialement l'intérêt de cette journée, c'est la Cpe du lycée qui m'a téléphoné et m'a conseillé de venir ; je suis ici.

Scène 10. Depuis deux décennies environ, et surtout en fin de période, la féminisation des chefs et cheffes d'établissement scolaire va croissant. Adjointes ou non, les femmes passent le concours, font valoir à juste titre leurs compétences à animer, gérer, coordonner, tisser des partenariats, réunir, monter des projets, construire et entretenir des collectifs complexes. Mais un plafond de verre empêche à ce jour un sex-ratio équilibré dans les lycées qualifiés à l'envi de grands, avec classes préparatoires ou encore de lycées prestigieux pour justifier sans doute d'y mettre des dirigeants masculins.

Pourquoi, Messieurs ? (2) ●■

(1) Le prénom a été modifié

(2) Parmi les 7.500 chefs d'établissement du second degré, 47% sont des femmes. Les femmes représentent 51% des principales et principaux de collège, mais seulement 37% des proviseures et proviseurs des lycées. Source : Repères et références statistiques, Ministère de l'éducation nationale, 2025.

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Pour aller plus loin

Chef d'établissement : un métier qui se conquiert ? un pilotage empêché ? Revue Administration et Éducation, n°185, 2025/1

Être chef.fe d'établissement aujourd'hui, entre héritage institutionnel et injonctions contemporaines, Edubref n°26, avril 2005, Institut français de l'éducation