» Nous nous interrogeons sur le devenir de notre civilisation industrielle dont les excès sont maintenant bien visibles et les conséquences parfois catastrophiques. Beaucoup des désordres qui affectent nos sociétés proviennent d’une rupture d’équilibre entre l’homme et la nature.

» L’histoire de l’humanité peut être interprétée comme une longue lutte de l’homme contre la nature qui lui fut tout d’abord hostile et son affranchissement progressif vis-à-vis de certaines de ses lois, ou inversement comme un asservissement de la nature à l’homme et aux inventions de son génie. (...)

» À l’époque des grandes découvertes et après, partis d’Europe, des hommes disposant d’une énergie et d’une technologie supérieure, vivant dans un continent déjà très utilisé, voire usé, se sont répandus à travers le monde. Ils ont découvert ses richesses en faisant irruption dans des univers se trouvant à d’autres niveaux de civilisation, d’abord en Amérique, ensuite en Afrique. C’est de cette époque que date le mythe de la richesse illimitée de la Terre. Une exploitation sans limite de ses ressources commença, comportant le massacre d’animaux et le pillage des ressources forestières.

» Plus tard encore débuta la révolution industrielle, la technologie se métamorphosant en donnant à l’homme une puissance sans commune mesure avec ce qu’elle avait été alors. Les interventions de l’homme pouvaient dès lors être plus profondes et plus rapides, entraînant de ce fait la rupture des équilibres jusqu’à présent maintenus. Les données biologiques suffiraient à elles seules à expliquer la détérioration de la situation au cours de l’histoire de l’humanité et l’accélération de cette tendance jusqu’à son point critique actuel.

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» Depuis Bacon (1561-1626) et Descartes (1596-1650), l’homme doit se rendre «maître et possesseur de la nature». Ce sentiment de domination lui a donné l’idée de créer un monde artificiel que les progrès scientifiques et techniques semblaient mettre à sa portée. (...) Tout paraît possible à l’homme qui s’est maintenant en apparence entièrement affranchi de la nature, dont il n’a plus besoin, car ses techniques paraissent la remplacer. Il n’a plus à se conformer aux lois essentielles qui régissent la biosphère à laquelle il substitue une anthroposphère ou mieux une technosphère appelée à satisfaire toutes ses exigences. (...)

Une biosphère surexploitée et de plus en plus fragile

» La situation actuelle est le résultat d’une série d’erreurs écologiques et de contradictions avec les lois qui président au fonctionnement de la biosphère, système éminemment fragile et précis dans son fonctionnement. La première des atteintes à la biosphère consiste en une surexploitation des populations sauvages. Les végétaux et les animaux sont en voie de disparition ou de régression avancée à travers le monde. Cela entraîne la perte d’un capital scientifique inestimable et d’éléments importants intervenant dans le fonctionnement de la biosphère en tant que rouages d’un mécanisme complexe. Ils entraînent aussi une diminution alarmante des stocks dont nous tirons des ressources importantes. (...)

» Une deuxième attaque contre la biosphère consiste en une mauvaise utilisation de l’espace. L’homme a domestiqué quelques-uns des systèmes naturels qui forment les grandes unités du monde vivant, à côté desquels il a créé des systèmes artificiels. Certains de ces systèmes se sont révélés des erreurs, en contradiction avec la nature des sols, le climat, les autres facteurs physiques ou biotiques du milieu, déclenchant l’érosion accélérée qui ravage actuellement une partie importante du globe. Déjà en 1963, à une conférence des Nations-Unies tenue à Genève, les experts avaient conclu qu’il y avait environ 700 millions d’hectares gravement érodés à travers le monde. (...)

» L’homme a partout supprimé la diversité. Les milieux naturels, réputés inutiles ou nuisibles, comme par exemple les habitats aquatiques, les marécages, les zones intercotidales où la mer, la terre et l’eau douce se mélangent, ont été supprimés. L’homme a simplifié les systèmes biologiques, dont la diversité est précisément la condition essentielle d’un maintien d’un équilibre satisfaisant, tout comme dans une mécanique compliquée où de nombreux rouages viennent s’engrener les uns dans les autres, et donnent la stabilité au système en permettant au mouvement de se transmettre par des voies multiples. Nous avons ainsi rendu le système beaucoup plus fragile et soumis à des fluctuations contraires à notre intérêt à long terme.

» Une autre attaque contre notre milieu consiste en l’épandage de déchets et le déclenchement de pollutions. Les pollutions sont d’autant plus graves que de nombreux produits répandus dans la biosphère sont véritablement artificiels, la nature n’ayant en définitive rien prévu pour les recycler. Tels sont les corps chimiques que l’on groupe sous le nom de « plastiques » parmi tant d’autres substances synthétiques. Leur action est d’autant plus sérieuse que leur volume va en s’amplifiant par suite de l’augmentation du nombre de consommateurs et des besoins de chacun. Cela entraîne un empoisonnement véritable de la planète, à un échelon global.

Un an après la tempête vallée de la Roya

» Même l’équilibre gazeux de l’atmosphère serait en train de se modifier par suite de l’utilisation des combustibles fossiles, ce qui peut avoir des conséquences planétaires. Il nous faudrait également parler des pesticides, ces produits extrêmement dangereux qui ont des effets positifs en nous protégeant contre un certain nombre de maladies transmises par les insectes et en protégeant nos cultures contre les déprédateurs, mais qui ont par ailleurs des effets extrêmement dangereux, parfois inattendus comme les concentrations le long des chaînes alimentaires. Ces produits ont des effets secondaires préjudiciables aux animaux, aux végétaux et à l’homme lui-même. (...)

» Si des mesures efficaces n’étaient pas prises dans l’immédiat, on peut craindre que notre planète, où la vie s’est différenciée grâce à un extraordinaire concours de circonstances, ne soit victime de ce qu’on a appelé une éco-catastrophe. Je ne me range pas parmi les alarmistes et nous n’allons pas tous mourir, asphyxiés par les pollutions, dans les prochains temps. Mais nous ne pouvons pas nous empêcher d’être inquiets de la dégradation rapide et même accélérée de la situation. Le jour où les symptômes de cette écocatastrophe se seront encore précisés, il sera trop tard pour arrêter le processus, car nous aurons atteint le point de non-retour. (...)

Quatre principes pour redéfinir les relations entre l'homme et la nature

» La première tâche consiste en une redéfinition de la place de l’homme dans la biosphère, donc en une révision de l’ensemble de notre conception de la nature (Ndlr : souligné par nous). L'homme ne peut domestiquer la biosphère que jusqu’à un certain point, faute de quoi il provoque de dangereuses ruptures d’équilibre. Il lui faut aussi penser au recyclage des éléments chimiques, de chacun des produits qu’il utilise et de leurs déchets, qui tous doivent avoir leur place dans un cycle quelconque. Il faut aussi que nous maintenions le respect d’un certain équilibre, variable selon les cas, en tous cas difficile à évaluer, entre l’homme et le reste de la biosphère. Notre attitude est grave également en ce qui a trait aux océans. La prochaine grande révolution de l’humanité sera une révolution marine. (...)

» Le deuxième principe fondamental que nous devons appliquer concerne le contrôle de l’accroissement démographique. Les biologistes savent qu’une population animale augmente ses effectifs selon une progression géométrique quand rien ne vient la freiner, mais qu’elle se stabilise tôt ou tard à un palier déterminé par suite de la résistance du milieu. Bien souvent une pullulation est suivie d’un effondrement dès que la population a dépassé la capacité limite de l’habitat. C’est ce qui risque de se passer dans le cas des populations humaines. (...)

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» Le troisième principe qui doit guider notre action concerne le contrôle de l’expansion économique. À l’heure actuelle, qu’il s’agisse d’énergie, de matières premières minérales, de ressources renouvelables, nous savons que le prélèvement de l’homme est de plus en plus important dans le monde où il vit. (...) Un frein doit être mis à la croissance exponentielle de notre économie qui n’est plus proportionnée aux ressources du monde fini où nous nous trouvons. Cette attitude sera difficile à accepter par les hommes qui vivent depuis longtemps avec la conviction profonde que l’expansion est nécessaire. Elle est pourtant de rigueur si nous voulons éviter un effondrement que nous pouvons prévoir pour les décennies à venir.

» La quatrième et dernière proposition : Il faut que nous nous persuadions que tout progrès technique n’est pas nécessairement un progrès réel pour l’homme. Beaucoup ont des effets secondaires néfastes qui viennent largement contrebalancer les effets positifs attendus. Il faut que nous fassions un tri dans ce que nous apporte le « progrès », que nous recherchions la qualité et non plus seulement la quantité, ce qui a été jusqu’à présent le but de notre société dont les motivations reposent avant tout sur la recherche du profit. Je pense que les conditions optimales pour un progrès réel de l’humanité, aussi bien sur le plan matériel que sur les plans les plus élevés, sont à trouver dans une sorte d’équilibre entre les ressources disponibles dans la biosphère, les efforts nécessaires pour les collecter et les transformer, les effets secondaires néfastes de ces activités et les besoins légitimes de chacun. (...)

» Nous devons avoir une approche globale du problème de l’environnement et pas seulement considérer une série de petits faits en les isolant les uns des autres : la biosphère forme un tout, elle doit être traitée comme telle. L’humanité a déjà traversé de multiples crises. Cependant, la crise actuelle est la plus grave, car elle a des implications biologiques profondes et concerne l’ensemble de la planète. Nous pouvons envisager une série de solutions pratiques, techniques, et nous pouvons étudier les phénomènes un à un et essayer de pallier un certain nombre de leurs conséquences regrettables. Mais je crois qu’en définitive, la véritable solution est quand même politique. (...)

» Il faut que nous allions beaucoup plus loin et que nous remettions en question un certain nombre d’idées préconçues qui ont été les nôtres depuis fort longtemps, depuis le Néolithique pour certaines. Il faut donc que nous préparions ce qu’on a appelé la révolution de l’environnement qui seule peut éviter à l’humanité une évolution qui lui serait fatale. Les pessimistes pensent que seule une catastrophe peut modifier le cours des choses. Personnellement, je suis résolument optimiste. Mais je pense que c’est à la génération actuelle qu’il appartient d’infléchir le cours de notre histoire et de celle de nos rapports avec la biosphère et d’être ceux que Robert Junk a appelés les avocats du futur. ●■

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Le texte intégral :

Dorst J. (1972), Réflexions sur les rapports de l'homme et de la nature, revue Critère n°5. Nouvelle publication par Les Classiques des Sciences sociales (UQAM, UQAC), 13 p.