La tragique affaire Le Scouarnec, jugée en France au printemps 2025, rappelle, hélas, combien les enfants sont en danger face à la prédation adulte, elle-même couverte par un système puissant de déni familial, professionnel et institutionnel. Mais on pourrait citer aussi les enfants victimes des exactions et meurtres en temps de guerre, les enfants-soldats, les enfants orphelins, les enfants en situation de handicap, les enfants empêchés d'école, les enfants à l'enfance fracassée, les enfants placés contre leur gré, les enfants contraints de s'enfuir de leur pays dans l'extrême urgence, les enfants sans écoute.

Je m'en tiens ici à ce que peut et doit l'école (car elle ne peut ni ne doit tout, évidemment), non pour éviter le pire, ce qui n'est jamais assuré tant l'école n'est pas étanche au monde, à la société, mais pour assurer de manière optimale les missions publiques qui lui sont conférées par la Nation : former prioritairement les générations successives des 3-16 ans (instruction scolaire obligatoire), et au-delà (cf. taux de scolarisation France 2021-2022 : 96% à 16 ans, 80% à 18 ans, 60% à 20 ans, 43% à 22 ans. Source : MEN, RERS, édition 2024), aux savoirs et compétences de base, former des êtres humains sains de corps et d'esprit, autonomes, créatifs, coopératifs, respectueux, mais aussi des futur.e.s citoyen.n.e.s et professionnel.l.e.s.

Point essentiel : j'insiste ici sur la nécessité, à mes yeux, de réformer le système éducatif par le bas. En effet, depuis les lois Ferry (1879-1883) et le Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire de Ferdinand Buisson (disponible sur Gallica et réédité en version allégée en 2017 par Philippe Meirieu et Patrick Dubois, préface de Pierre Nora), une telle vision, un tel horizon politique, systémique, organisationnel, pédagogique et éducatif auront été oubliés, hors le trop fugace moment Jean Zay (1936-1939) et le visionnaire et inspirant Plan Langevin-Wallon (1945-1947), toujours cité, jamais appliqué.

Que peut l'école ? Que peut l'éducation ?

Considérant que Paris ne s'est pas faite en un jour, l'école et l'éducation ont également besoin de temporalités longues. Mais aussi de vision et de courage politiques, je dirais même plus, de courage et de vision trans-politiques. Voir loin, penser collectif, agir profond. Par le bas. Délibérément ramassé, mon propos est structuré autour de 8 vues, ou, si l'on préfère, de 8 horizons.

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Vue 1. Bâtir un réseau d'écoles publiques et sous contrat autonomes et juridiquement majeures via un statut équivalant à celui des établissements publics locaux d'enseignement du second degré (cf. Décret 85-924 du 30-8-1985 relatif aux établissements publics locaux d'enseignement). Horizon attendu : à l'instar de l'avancée majeure incontestée de la situation des EPLE (1) dans le second degré depuis 40 ans, renforcer l'autonomie pédagogique, administrative et juridique des écoles publiques et sous contrat du premier degré. Cela passe bien sûr aussi par la création d'un nouveau statut de directeur-directrice d'école équivalant à celui des personnels de direction des établissements du second degré. Souvent évoqué, longtemps différé, aujourd'hui indispensable.

Vue 2. Recruter et Former les enseignants à la hauteur des enjeux (aussi bien en formation initiale qu'en formation continue, l'une et l'autre d'égale importance). Horizon attendu : pour un métier des plus exigeants, ne pas dissocier la question de la formation initiale de celle de la formation continue.

Énième avatar des réformes du recrutement des enseignant.e.s, la dernière réforme annoncée par la ministre de l'éducation nationale pour la rentrée scolaire 2026 rabaisse le recrutement initial à Bac+3, ce qui revient à dire que, dès Bac+2, les candidat.e.s au professorat des premier et second degrés devront se préparer intensivement aux concours de recrutement ; est-ce ainsi que l'on recrute de futurs experts de haut niveau ? Et, comme d'habitude, la formation continue, facteur majeur d'attractivité de la profession, est la grande oubliée alors que sa revalorisation quantitative et qualitative, trop longtemps différée, est nécessaire et urgente, au même titre que celle de la formation initiale. Un oubli sous forme de déni.

Vue 3. Rémunérer les professeur.e.s des écoles et des collèges, largement moins payés que leurs collègues européens, au même niveau que les professeur.e.s de lycée. Horizon attendu : Attirer et conserver des étudiant.e.s, en quantité et en qualité suffisantes, investi.e.s dans l'enseignement de base (3-16 ans), là où est l'enjeu principal de la République.

En 2022, la dépense intérieure d'éducation est d'au moins 155 milliards d'euros (source : Source : MEN, RERS, édition 2024). La France en consacre 86% à payer ses enseignants, mais répartit cette somme de manière très inégale selon les ordres d'enseignement (1er degré : 27 milliards, 2d degré : 38 milliards, Supérieur : 17 milliards). Coût annuel d'un élève (en euros) : 1er degré 7.910, collège 9.520, université 11.190, lycée général et technologique 11.940, LP 13.760 (2), STS 15.630 (3), CPGE 17.260 (4).

L'État ne prend pas suffisamment en compte la charge et les contraintes des professeur.e.s des écoles (5), devant assurer 25h/semaine d'enseignement. La France de l'éducation par le bas remettra en question les obligations de service profondément inégalitaires des enseignants des premier et second degrés : le PE enseignant en premier degré assure 25h/sem. devant élèves, mais 21h s'il enseigne dans le second degré ; les PLP et PLC (6) sont tenus à 18h/sem. devant élèves, les professeurs agrégés à 15h/sem (Beaucoup moins à la fin du lycée, dans les STS et CPGE). Bref, plus on monte dans les étages du système, plus les obligations de service diminuent alors que les salaires grimpent.

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Vue 4. Déployer les pédagogies à l'efficacité reconnue (Dewey, Kergomard, Pestalozzi, Decroly, Montessori, Célestin et Élise Freinet, Korczak, Tillion, Ferrer, Ferrière, Freire, etc.) : haut niveau d'exigences cognitives, coopération dans les activités, rôles partagés et prises de responsabilités, correspondance scolaire, école dehors, conseil d'élèves, travail en autonomie, journal scolaire, activités artistiques créatives et pratiques. Horizon attendu : former des êtres humains complets, sains de corps et d'esprit, autonomes, créatifs, coopératifs, respectueux, mais aussi des futur.e.s citoyen.n.e.s et professionnel.l.e.s.

Il faut être naïf, démagogue ou irresponsable pour considérer comme bénéfique aux apprentissages la semaine de 4 jours d'école élémentaire, érigée en norme depuis 2017, alors qu'elle est inoffensive pour les enfants d'enseignants et de cadres, mais néfaste pour tous les autres, à tel point qu'il est hors de question de la mettre en place dans les autres pays. Il est urgent de déployer les pédagogies efficaces sur 5 jours par semaine pendant au moins 180 jours par an.

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Vue 5. Reporter d'un an le palier d'orientation de fin de troisième à l'âge de 16 ans via une seconde unique, autrement dit professionnelle, technologique et générale à la fois, préapprentissage inclus (à réinventer). Horizon attendu : Expérimenter vraiment, à égalité, les voies professionnelles, technologiques et générales avant de choisir en meilleure connaissance de cause. (Ce point a été porté par Bernard Desclaux depuis plusieurs années, j'y apporte ici mon adhésion, d'une couleur toutefois nuancée).

Alors que, depuis les années 2000, le recours au redoublement dans le premier et le second degrés, systématique en France antérieurement, n'a cessé de diminuer pour en devenir résiduel, on prend insuffisamment en compte le fait qu'en fin de troisième de collège − et a fortiori au-delà, l'âge moyen des élèves a lui aussi diminué. Reporter d'un an l'âge des véritables premiers choix d'orientation permettrait, si du moins on redéfinit la seconde de lycée, de construire et responsabiliser davantage les choix ultérieurs, dont on sait qu'ils devront maintes fois se renouveler (après le Bac, après le premier CAP, après la licence, après la première ou la seconde expérience professionnelle, etc.). Construire une école et une éducation de l'apprentissage des choix progressifs, ça s'apprend progressivement.



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Vue 6. Étendre largement la césure post-bac, aujourd'hui exceptionnelle (du moins en France), la rendre naturelle et fréquente. Horizon attendu : À 18 ans, âge de la majorité civile, civique et pénale, permettre au mineur devenant majeur d'expérimenter d'autres formes d'engagement : voyages, humanitaire, associations, travail, formation, etc.

Pratiquée dans certains pays nordiques (plus de 70% des jeunes au Danemark), la césure post-bac est courante en Allemagne (plus de 30%), au Royaume-Uni (plus de 15%) ou en Irlande. Elle est très rare en Belgique, République tchèque, Roumanie... et en France (source : Euroguidance). Le portail d’inscription dans le supérieur Parcoursup offre certes cette possibilité, mais le met peu en valeur. La césure post-bac est, en France, peu valorisée par les familles.

Le développement de l'année de césure post-bac en France serait facilité par la mise en place d'une allocation à chaque jeune, dès 18 ans révolus et jusqu'à 25 ans. Entre les allocations familiales versées aux parents de 2 enfants de moins de 20 ans et le revenu de solidarité active (RSA) versé à partir de 25 ans, il y a un gros trou dans la raquette. À ce jeu inégalitaire, les jeunes de milieu favorisé n'ont aucune difficulté à voyager, se former, césurer... Les autres galèrent et sont précarisés durablement. Garantie universelle jeunes, revenu d'engagement, allocation d'autonomie jeunesse... Aucune de ces idées de dispositifs lancées par différents bords politiques n'a vu le jour. La jeunesse précaire regarde passer le train de la jeunesse pré carré.

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Vue 7. À l'instar des avancées réalisées dans la scolarisation des enfants en situation de handicap à partir de la loi Handicap 2005-102 du 11-02-2005, mettre le paquet sur les enfants et adolescents les plus fragiles : cas sociaux, fragilités psychiques, décrocheurs, enfants et adolescents nouvellement arrivés en France, enfants de la grande pauvreté. Horizon attendu : aucun élève abandonné au bord du chemin.

Ne nous leurrons pas. Ne nous voilons pas la face. Si les gouvernants décident de réorienter le système éducatif français, qui carbure depuis longtemps à la méritocratie, vers la réduction des inégalités et la prise en compte prioritaire des plus fragiles, il faudra opérer des remises en question drastiques et des réallocations financières majeures vers le bas de l'édifice : vers le premier degré, vers le collège, vers les personnels médico-sociaux (assistantes sociales, psychologues, infirmières, médecins tous et toutes en nombre très insuffisant) (7) et éducatifs (en sus des CPE (8) et des assistants d'éducation, pourquoi ne pas créer des postes d'éducateurs qualifiés à l'école, au collège, au lycée ?), vers les premières années d'université plutôt que vers les classes préparatoires aux grandes écoles ou les STS (3) des plus dispendieuses en lycée.

Réformer par le bas, réformer par l'enfance et l'adolescence, c'est aussi, en complément indispensable à la réforme de l'école par le bas, donner des moyens décents − ce qui est très loin d'être le cas actuellement − à l'aide sociale à l'enfance, à l'animation et à l'éducation populaires, à la pédopsychiatrie publique, à la protection judiciaire de la jeunesse et à la justice des mineurs.

Vue 8. Enseignement catholique : trois quarts de financement public, de meilleures contreparties à trouver. Horizon attendu : éviter la ghettoïsation scolaire, améliorer la mixité sociale dans l'ensemble du réseau scolaire, en commençant par le bas (3-16 ans).

L'enseignement catholique sous contrat avec l'État scolarise 20% des effectifs des 1er et 2d degrés (différences inter-régionales importantes), soit environ 2 millions d'élèves dans 7.190 établissements (source : enseignement catholique, chiffres-clés 2024-2025). Afin de permettre à ce réseau si soucieux de son caractère propre d'accomplir dans de bonnes conditions sa mission publique nationale, le contribuable lui alloue très généreusement les trois-quarts des financements dont il a besoin. Progresser en mixités sociale et scolaire, c'est, pour l'État principal financeur, exiger (ce qui n'est pas le cas actuellement) de sérieuses contreparties de la part du réseau de facto aux-trois-quarts-public-et-un-quart-privé en matière de carte scolaire, d'affectation et de scolarisation des élèves pauvres, des décrocheurs et des enfants et adolescents nouvellement arrivés en France.

Réformer l'école par le bas, réformer l'éducation par le bas et non par le haut. Choisir les effets de sens et de système plutôt que les effets de communication. Choisir les mesures plutôt que les mesurettes. Choisir la longue durée plutôt que la réactivite aiguë aux faits-divers. Choisir la solidarité et la fraternité avec les faibles plutôt que la méritocratie débridée affichée indécemment avec les forts.

Au même titre que la sécurité intérieure et extérieure du pays ou que la santé, l'école d'en bas, l'éducation d'en bas ont besoin de davantage de moyens, qu'on prenne ceux-ci à l'intérieur du système actuel par redéploiement (mais il y a peu de marges de manoeuvre, et les tentatives de certains ont échoué) ou qu'on aille les chercher ailleurs.

Réécoutons une fois encore le psychiatre britannique Ronald Laing : Les êtres humains les plus importants, ce sont les enfants, et les êtres humains les plus importants pour eux, c'est nous. Nous devons rester proches d'eux. Les rapports que nos enfants entretiennent avec les adultes, le type d’adultes qu’ils deviendront plus tard sont d’une importance vitale pour la survie même de notre espèce. ●■

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Pour aller plus loin

Delahaye J.-P. (2015), Grande pauvreté et réussite scolaire : le choix de la solidarité pour la réussite de tous, rapport à la ministre de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche, 223 p.

Des plus féconds, engagé et visionnaire, le rapport de l'inspecteur général Delahaye est un très grand rapport ; il reste la référence de celles et ceux qui souhaitent vraiment − il y en a et il y en aura − réformer l'école et l'éducation par le bas. La tribune de Jean-Paul Delahaye dans Le Monde le 16 juin 2025 : La prochaine convention citoyenne ne devrait pas se cantonner à l'étude des temps scolaires.

Buisson F. (2017), Dictionnaire de pédagogie, édition de Philippe Meirieu et Patrick Dubois, préface par Pierre Nora (1931-2025), Laffont-Bouquins

La version complète du Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire de Ferdinand Buisson, édition 1887, est disponible en ligne, gratuitement, sur le site public de Gallica, Bibliothèque Nationale de France. Philosophe, pédagogue, éditeur, administrateur, directeur de l'enseignement primaire de 1879 à 1896, cofondateur de la Ligue des Droits de l'Homme (1898), Ferdinand Buisson fut le véritable artisan des lois Ferry (1879-1883) et de leur mise en oeuvre.

Sur Ferdinand Buisson (1841-1932), administrateur et pédagogue, en fait, le véritable artisan-concepteur des lois Ferry (1881-1882), voir l'émission Concordance des temps de Jean-Noël Jeanneney : Ferdinand Buisson pédagogue toujours fécond ? France culture, 7 juin 2025

Parmi les rapports récents relatifs à l'école, d'ampleur et de qualité inégales, citons :

Le droit à l'orientation dans l'enseignement secondaire, un droit à déployer pour tous les jeunes (Défenseur des droits, juin 2025), Comment mieux orienter la dépense publique d'éducation (Conseil d'analyse économique, mai 2025), Rapport public annuel 2025 (Cour des Comptes, mars 2025).

(1) EPLE : établissement public local d'enseignement (second degré)

(2) LP : lycée professionnel

(3) STS : section de techniciens supérieurs

(4) CPGE : classe préparatoire aux grandes écoles (Ndlr : Qu'est-ce donc qu'une grande école ? Parce qu'il y aurait des petites écoles ? Il est temps de supprimer la notion de grande école, héritière du méritocratisme à la française)

(5) PE : professeur.e des écoles

(6) PLP : professeur.e de lycée professionnel / PLC : professeur.e de lycée et de collège

(7) En 2024-2025 : 1 infirmière scolaire pour 1300 élèves, 1 psychologue pour 1500 élèves, 1 médecin scolaire pour 12.000 élèves.

(8) CPE : conseiller.ère principal.e d'éducation

Ce mot a été amodié le 13 octobre 2025