La constante volonté de Germaine Tillion d'apprendre, de transmettre, se manifestera pendant son chemin de déportation en tant que NN (Nacht und Nebel) vers Ravensbrück. Incarcérée quelque temps à Aix-la-Chapelle, elle grave sur les murs de sa cellule son projet de réforme de l'école dont elle discute avec d'autres déportées.

Au printemps 1944, quelque temps avant la libération du camp où elle passa quinze mois, elle apprend un jour l'assassinat, dans ce camp, de sa propre mère. Malgré toute cette souffrance, elle tient clandestinement une conférence où elle décrypte les mécanismes concentrationnaires et les rouages de l'administration dirigée par Himmler selon un double principe : profits et extermination.

Plus tard, ayant repris son activité professionnelle à l'École pratique des hautes études (EPHE devenue EHESS), elle travaille sur les archives des camps nazis aux États-Unis. En novembre 1954, à peine rentrée d'Amérique, elle est sollicitée par son ancien professeur Louis Massignon pour aller enquêter en Algérie sur les « évènements » qui sont en train de s’y dérouler.

Gouverneur général d'Algérie, Jacques Soustelle, ancien collègue de Germaine Tillion à l'EPHE, l'invite à rejoindre son cabinet à Alger. Décidée à lutter contre l’extrême misère de la population, qu'elle appelle clochardisation, elle crée un organisme nouveau, les Centres sociaux.

L'aventure algérienne des centres sociaux

J'appelle armure une instruction primaire ouvrant sur un métier. En 1955 en Algérie, j'ai rêvé de donner une armure à tous les enfants, filles et garçons (Germaine Tillon, La traversée de l'Afrique, Arléa, 1997). Cette métaphore superbe révèle l'essence même du projet des centres sociaux.

À son retour en Algérie en 1954, elle redécouvre l'effroyable misère : de 1 enfant sur 10 à 1 enfant sur 30 scolarisés, selon les zones plus ou moins urbaines ou rurales ; 110 bidonvilles à Alger, sans eau ni électricité… En 1955, 1.683.000 enfants algériens n'ont accès à aucune instruction. Après 130 ans de colonialisme !

Est-il possible entre deux salves, entre deux cris, entre deux terrorismes, de bâtir l'avenir ? Est-il possible d'insérer un projet de paix dans la guerre ? Est-il possible seulement de circonscrire l'affrontement, d'en atténuer l'horreur, d'en préserver les civils, de faire l'économie de quelques crimes ? C'est à ceci que, des années durant, Germaine Tillion va s'acharner, au risque de déchaîner contre elle les injures et les coups de tous les bords… (J. Lacouture, Le témoignage est un combat, Seuil, 2000, p. 245).

En se basant sur les comités de quartiers, en dehors de toute tutelle étatique, s'appuyant sur les réseaux d'éducation populaire, les mouvements religieux ou laïcs, avec des animateurs principalement féminins, elle met en place une pédagogie sociale, avec et pour le milieu, selon des principes et des méthodes voisins de ceux que Paulo Freire (1921-1997) met en place à la même époque au Brésil. Le service des centres sociaux est néanmoins rattaché à la direction générale de l'éducation nationale en Algérie.

Elle dit courageusement : Une société qui écrase les femmes, empêche leur information, leur formation, leur contact avec le monde extérieur, se condamne elle-même à la mort. On la traite de rêveuse, on la menace…

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Le centre social a trois buts : donner une éducation de base aux éléments masculins et féminins de la population ; mettre à leur disposition un service médico-social d'assistance polyvalent ; susciter, coordonner, soutenir toutes initiatives susceptibles d'assurer le progrès économique, social et culturel de son ressort.

1957 : 11 centres / 1958 : 28 centres / 1959 : 65 centres

Quatre services sont réunis sur un seul site : scolarisation élémentaire ; éducation de base pour les adultes ; soins médicaux ; service économique. Bref, éduquer, former, préparer à un métier. L'enseignement est assuré conjointement en langue arabe et en langue française.

Le service éditera un bulletin de liaison, des brochures, des dispositifs de formation, des films et émissions-radio, etc. Les méthodes collectives d'éducation populaire sont privilégiées.

L'action éducative se double d'actions économiques : coopératives artisanales d'éducation de base en installations électriques, tricot, laverie, maraîchage, etc. Le centre s'adresse à tous les habitants des villes ou hameaux, aux garçons et filles, enfants et adultes.

Germaine Tillion : On ne scolarisait pas des enfants, on avait calculé comment scolariser vite tous les enfants, filles et garçons ; ensuite on voulait coordonner le programme de cette scolarisation trop élémentaire, trop hâtive, avec ceux de l'école primaire. On voulait aussi que l'enfant instruit ne soit pas un phénomène étranger dans sa famille, et pour cela on avait mis au point des formules d'éducation globale (dite de base).

Mais son oeuvre et elle-même subirent des tensions pédagogiques avec le rectorat d'une part qui défend l'alphabétisation du maximum d'enfants et la promotion des meilleurs, et d'autre part avec le Syndicat national des instituteurs (SNI) qui craint la concurrence des centres sociaux et se rallie au rectorat.

Les tensions politiques s'exacerberont de plus en plus avec l'Armée et avec le Front de libération nationale (FLN). Première semonce, en février-mars 1957, en pleine bataille d'Alger, 16 membres du personnel sont arrêtés et torturés.

La menace se rapproche. Moment tragique : le 15 mars 1962, 6 animateurs sont mitraillés à bout portant à Château-Royal, par l'Organisation de l'armée secrète (OAS). Le service est totalement démembré. Après les accords d'Évian (19 mars 1962), les centres seront rattachés au ministère de la jeunesse, des sports et du tourisme et transformés en foyers d'animation et de la jeunesse.

Germaine Tillion : Nous étions quelques-uns à rêver pour les Algériens d'un destin ouvert sur le bonheur ; et, parmi les rêveurs en question, je comptais beaucoup d'amis enseignants de toutes origines : Français nés en France ou sur le sol algérien et Arabo-Berbères. Chacun d'entre eux m'en fit connaître d'autres, et cette première équipe des centres sociaux recruta les suivantes. C'est sans doute pour cela qu'elles restèrent solidaires ensuite, quelles que fussent les options politiques adoptées plus tard par chacun de leurs membres.

Elle a traversé les extrêmes et la douleur humaine. Elle a lutté jusqu'au bout contre la misère, la torture, l'oppression. Elle a résisté toute sa vie. Elle a agi toute sa vie.

Elle a appris et transmis toute sa vie, jusque dans son bénévolat dans les prisons françaises à la fin de sa vie. Une véritable passion pédagogique. Déchiffrer, communiquer, enseigner… Jamais, elle n'abandonna cet inlassable désir d'interroger, de comprendre, d'expliquer et de faire savoir (Jean Lacouture, ibid.).

Germaine Tillion est entrée au Panthéon le 27 mai 2015 avec Geneviève Anthonioz-De Gaulle, Jean Zay et Pierre Brossolette.

Femme de terrain et de bibliothèque. Femme d'action et de réflexion. Femme de résistance à toute oppression. Femme de courage, quoi qu'il lui en coûtât.

Grande Française. ●■

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Pour aller plus loin

Site de l'association Germaine Tillion

Lacouture J., (2000), Le témoignage est un combat, une biographie de Germaine Tillion, Seuil, 342 p.

Chambat G., (2024), Femmes pédagogues, des insurgées de 1848 à bell hooks, éditions Libertalia

Tillion G., (1997), La traversée du mal, entretiens avec Jean Lacouture, éditions Arléa