Un collège démocratique est possible
Par Jacques Vauloup le samedi 23 août 2025, 04:42 - Se former − Apprendre - Lien permanent
Une réelle mixité sociale est-elle possible au collège ? Dans Le collège des possibles, magnifique émission radiophonique en 4 épisodes sur France Culture, Anna Benjamin donne la parole à des parents d'élèves, des élèves, des conseillères principales d'éducation, des professeurs et au chef d'établissement. Quelques mois après l'ouverture du collège public Floreska Guépin, créé au centre ville de Nantes par fusion de deux collèges aux publics contrastés, l'heure est au débat.
Séquence 1/4. Les parents d'élèves. Ancien Parisien débarqué à Nantes après le Covid-19, Julien s'y est installé en famille dans le centre-ville. Ses filles jumelles de 11 ans ont effectué leur entrée en sixième dans le collège des possibles, le collège public du quartier où il vit. Cadre d'entreprise, il évoque sans apprêt son haut niveau d'exigence scolaire et ses doutes devant le peu de devoirs à effectuer à la maison, le niveau pas toujours à la hauteur
et l'absentéisme des professeurs. Un peu en échec personnel, un peu honteux quand même
(sic), lui et son épouse ont décidé de scolariser leurs filles dans l'enseignement privé sous contrat en septembre 2025.
On entend aussi David, salarié d'une société de nettoyage, plutôt satisfait de la scolarité de sa fille. Pour lui, il est regrettable que certains élèves et certaines familles d'origine modeste restent stigmatisés dans ce collège implanté au centre-ville de Nantes.
Christophe, qui habitait la Seine-Saint-Denis avant le Covid, dirige une agence de création graphique. Il scolarise deux de ses trois filles au collège (6è et 4è). S'il s'est inquiété au début pour les mêmes raisons que Julien, il semble plus rassuré. Pour lui, la différence de niveau entre les élèves n'est pas un frein du moment que les élèves restent sollicités
. Il estime que c'est une chance que ses filles voient dans leur classe des enfants différents, qui viennent d'ailleurs. Et puis : C'est quoi, la mixité ? Beaucoup de peur sur la manière dont vivent les autres qu'on ne connaît pas
. Pour lui, l'école dite privée ne fait pas le jeu de la mixité et il n'est pas juste que l'école publique doive assurer tout l'effort.
Quel est le meilleur collège pour mes enfants ?
Des interviews fines, pleines de la vérité des questions que se posent légitimement les parents d'élèves face au choix du collège pour leurs enfants. Si l'enquête s'était arrêtée là, ce serait déjà un excellent reportage de radio-vérité. Mais, pour notre plus grand profit, la réalisatrice nous embarque plus loin encore.
Séquence 2/4. Madame Mersanne et Chris. Juliette Mersanne, professeure de français (44 ans) issue d'une famille n'ayant pas fait d'études, responsable de la classe accueillant des jeunes allophones. La fibre du métier de prof en elle, selon ses propres termes. Nous assistons, toutes oreilles ouvertes, à un moment de tutorat avec Chris, 14 ans, élève de quatrième issu du collège le plus défavorisé. Chris : Ça commence à venir, en mieux... Finalement, je ne suis pas si perdu que cela...
À la fois coach et maman (selon ses termes), pour Juliette, le collège Nantes centre est devenu un collectif : Non, le niveau ne baisse pas !
et : Il faudrait accueillir les parents sur des temps de cours.
Une prof de français qui a la foi d'enseigner
chevillée au corps, au coeur et à l'esprit. Un parcours de transfuge de classe. Le choix de s'occuper des plus démunis.
Séquence 3/4. Cécile et Morgane, les deux conseillères principales d'éducation (CPE). Opération couloirs
en compagnie de Cécile. Deux garçons sont rentrés ce matin au collège, mais... sont-ils bien en classe ? Elle les retrouve au fond d'un couloir et leur fait la leçon... Cécile : J'ai bien fait de venir ici...
Sa collègue Morgane, auparavant CPE en milieu rural, décrit son métier avec justesse : faire en sorte que des élèves différents se côtoient, apprennent à vivre ensemble. Nous assistons au règlement en plusieurs étapes d'une question de cyberharcèlement dans une classe de quatrième : entretien avec la maman et le principal, entretien avec la jeune fille, entretien avec le groupe entier des jeunes filles concernées.
Belle séquence éclairant le rôle ingrat, méconnu et indispensable des conseillères et conseillers principaux d'éducation en collège.
Séquence 4/4. L'histoire de Mouhamed. Dans son ancien collège de quartier, Mouhamed (13 ans, en 4è) était souvent convoqué chez le principal du collège ou chez les CPE. Ici, il est moins souvent exclu. En vrai, l'école ne m'a jamais intéressé, mais il faut bien y aller... Je voudrais être boulanger artisanal, faire la cuisine, quelque chose comme ça... Avant, en sixième, je me battais souvent. Ici, je fais moins de bêtises, je suis plus calme, je travaille davantage, j'essaie de ne pas perturber la classe...
En fin de reportage, nous rencontrons Thomas Gibert, l'heureux principal du collège Nantes centre
, comme il se qualifie lui-même. Il parle de Mouhamed qui vient au collège pour rencontrer ses amis. Des habitudes de non-travail, de non-élève
. En toute fin de la série, une professeure, qui a souhaité exercer au collège après avoir enseigné longtemps en lycée, avoue son profond désarroi et sa fatigue : Je n'en peux plus... Ce ne sont pas des écarts, mais des planètes qui se rencontrent... Quel choc des cultures !
Un collège de tous les possibles ? J'espère que l'expérience, encore toute récente, voulue par le Conseil départemental de Loire-Atlantique, sera une réussite. J'espère que les parents d'élèves du centre-ville de Nantes tiendront le cap jusqu'au bout du collège public sans céder aux sirènes sécessionnistes du privé sous contrat et de ses défenseurs si influents jusqu'au plus haut niveau de l'État.
Mais pourquoi les expérimentations de mixité sociale au collège sont-elles réservées au secteur public ? Pourquoi ne pas expérimenter aussi dans le privé sous contrat qui est abondé pour les trois-quarts de son budget par des fonds publics ? Ainsi l'État exigerait de ce secteur concurrentiel des contreparties sérieuses à la hauteur des subsides publics qui lui sont généreusement versés.
En tout cas, une bien belle enquête sur les conditions, bien fragiles et beaucoup trop limitées, mais indispensables, de la mixité sociale au collège. ●■
