Trop de choix fait-il choir l'éducation ?
Par Jacques Vauloup le jeudi 10 juillet 2025, 05:53 - Ex libris - Lien permanent
Qu'est-ce qui te ferait plaisir ?
, De quoi as-tu envie aujourd'hui ?
, «Que veux-tu manger ce soir ?» As-tu envie d'aller à l'école demain ?
... Selon le pédopsychiatre Daniel Marcelli et le psychothérapeute Antoine Périer, cliniciens des plus reconnus, offrir le choix à son enfant apparaît comme la clef de voûte de l’éducation actuelle. Cela ne peut être sans conséquences à l'adolescence, y compris sur la quête transidentitaire.
« Dans les sociétés occidentales, chaque être humain revendique aujourd'hui d'avoir le choix pour toutes les décisions qui concernent sa vie. (…) Aussi bien pour les "grands choix" qui engagent la vie de chacun − sexualité, métier, lieu de résidence, style de vie − que pour les "petits choix" quotidiens − tenues vestimentaires, alimentation, consommation et achats divers, loisirs, choix culturels. » (Préambule, p. 7)
Au tournant de ce siècle, nous disent les auteurs, les enfants eux-mêmes, y compris les très jeunes, ont été invités à «devenir autonomes» et toute la vie quotidienne y passe : les repas (où chacun pioche à sa guise dans le frigo ce qui lui plaît), l'habillement, les activités de loisirs, l'école, etc. Depuis la nuit des temps, ils avaient été élevés comme des sujets. Dorénavant, ils le sont en tant qu'individus.
Sois autonome !
Propos nostalgique de réactionnaires conservateurs, de polémistes professionnels ou de militants anti-woke ? Que nenni ! Les auteurs sont d'éminents cliniciens de l'enfance et de l'adolescence. Daniel Marcelli, professeur émérite de pédopsychiatrie, ex-président de la Société française de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, a écrit de nombreux ouvrages consacrés à l’enfance et à l’adolescence. Antoine Périer est psychanalyste, psychothérapeute et professeur à la Maison de Solenn-Maison des adolescents de l’hôpital Cochin à Paris.
Reprenons donc avec attention leur argument. Contrairement au dogme éducatif actuel Tu as le choix
, nous sommes loin d'avoir toujours le choix : l'air que nous respirons, le fait même de respirer, l'eau que nous buvons, l'obligation d'aller ou de ne pas aller à l'école quand on est mineur…
Jusqu'à une date récente, trois événements s'imposaient à chaque personne : sa naissance, son sexe, sa mort. Or, un nombre croissant d'adolescents estime qu'il est de leur plein droit de pouvoir choisir leur sexe, ou du moins leur genre.
Toute-puissance de l'individu. La capacité à faire des choix est-elle inscrite dans le patrimoine génétique de l'être humain, ou ne s'acquiert-elle pas plutôt, progressivement, par l'éducation ? Comment cet adolescent auquel a été reconnu le « pouvoir de choisir » lorsqu’il était enfant pourra négocier, pendant la crise d’adolescence, les contraintes de la puberté qui lui imposent une nouvelle identité sexuée ?

Choisir son genre, son sexe, serait-ce l'une des manifestations spectaculaires de cette liberté de choix devenue une valeur éducative cardinale ?
Choisir son sexe, choisir son genre
Tous les êtres humains subissent les transformations pubertaires à l'adolescence. On ne peut pas y échapper ! Alors que cette problématique était rarissime jusque là, et surtout le fait d'adultes, nous assistons à une forte montée en fréquence de la question de la transidentité et des demandes de transition de sexe, voire de genre, chez les adolescents.
Ce phénomène a deux faces : «Aujourd'hui, l'adolescent parvient à cet âge avec l'illusion que le choix lui appartient en tout». Ensuite, d'après les auteurs, les travaux de Judith Butler ont ouvert un nouveau champ des possibles : le genre comme construction sociale et politique qui traduit un pouvoir de domination du genre masculin sur le genre féminin. Le genre peut prendre des modalités ou expressions multiples que la binarité de la différence des sexes ne permet pas.
Habitués à choisir dans leur enfance, les enfants, arrivés à l'adolescence, se sont emparés de cette nouvelle possibilité : le genre. «Au moindre doute, au moindre malaise, à la moindre souffrance, les adolescents s'engouffrent dans cette nouvelle possibilité ; ils peuvent choisir leur genre et pourquoi pas leur sexe» (page 12). «Avoir le choix ne serait-il pas l'offre de séduction du monde moderne, une offre dont la face brillante et séduisante masque la souffrance qui saisit chaque individu quand il se pose la question du sens de sa vie ?» (page 13)
Or, la liberté de choisir (tôt) a un prix très lourd : le sentiment de solitude, l'angoisse de se tromper, la frustration du renoncement à ce qu'on n'a pas choisi. Charge sur le rôle de l'Internet dans cet isolement, cette individualisation :
« Le paradoxe apparent des technologies de l'information et de la communication est que l'individu seul face au monde virtuel est littéralement saturé d'informations mais que sa communication se réduit comme peau de chagrin, de plus en plus virtuelle et distancielle, de moins en moins proximale, incarnée, réelle avec ceux de son proche environnement. Internet offre à chacun l'immensité de tous les choix possibles, l'ivresse d'un savoir sans limite, d'une connaissance supposée universelle où il ne dépend de personne d'autre que de soi-même pour y accéder, une technologie parfaitement conforme à l'idéologie de l'individu. Il y a donc, dans la logique d'Internet, une profonde adéquation avec l'idéologie de l'individu, l'illusion d'une individualisation de son usage renforçant chez chacun la conviction de son individuation (repli réflexif sur soi-même : je me désigne comme individu) » (page 53)
Comment croire que le nouveau principe éducatif avoir le choix n'ait aucune influence sur le développement de l'enfant et de l'adolescent, sur son fonctionnement psychologique, sur la relation aux autres, sur l'augmentation explosive de la fréquence des troubles neuro-développementaux TDAH, TOP, TS, TSA, HPI… ? (1)
« On apprenait à l'enfant que l'autre passait avant lui, on lui apprend qu'il passe avant l'autre : le plan narcissique précède et prévaut sur le plan objectal, celui de la relation à l'autre » (page 60). Le fait de choisir n'est pas une compétence génétique, mais un acquis éducatif. Seule une pédagogie des choix peut permettre à l'enfant de s'élever à la capacité de choisir et de discerner besoin, désir et caprice.
«Mon corps m'appartient, ma pensée m'appartient, nul autre que moi-même n'a de droit sur ce corps et cette pensée».

25% des 18-44 ans se considèrent comme «non-binaires». Revendiquer son identité sexuelle devient, pour certains adolescents et jeunes adultes, un véritable statut identitaire. Mais qu'est-ce que l'identité sexuelle ?
«Rien n'est plus complexe, car c'est un composite fait de multiples ingrédients : le sexe génétique, le sexe morphologique (apparence du corps), les modes d'être que la société attend ou prescrit en fonction du sexe, le choix du partenaire sexuel, identique (homo), différent (hétéro) ou indifférent (bi), le sentiment intime d'appartenance à un sexe ou à un autre, enfin, pour couronner le tout, les valeurs le plus souvent d'allure hiérarchique que chaque société accorde au genre féminin ou masculin dès la naissance. En fait, l'identité sexuelle est une mosaïque identitaire hétérogène (NDLR : souligné par nous) plus qu'une identité unifiée et homogénéisée sous les formes binaires» (page 134)
Que se passe-t-il aujourd'hui quand un enfant ou un adolescent exprime un genre qui n'est pas conforme à son sexe déclaré aujourd'hui ? Réprobation vigoureuse ? Guerre ? Silence respectueux ? Accompagnement exhortatif, empathique ?
Le genre est/devrait toujours affaire de dialogue entre soi et autrui. Sinon, revendication et sentiment victimaire adviennent. En cliniciens expérimentés, les auteurs présentent des vignettes cilniques : Léo (15 ans), en «fluidité de genre», Tim (16 ans), né Agathe, en «dysphorie de genre», en psychothérapie, sans savoir quelle voie de construction identitaire et quelle orientation sexuelle vont advenir.
C'est à l'adolescence que la question de l'identité de genre se pose de façon la plus bruyante et la plus douloureuse ; le corps se transforme et la dissimulation devient nécessaire à celui/celle qui refuse la sexuation que révèle et accentue cette transformation. Pour le clinicien, un adolescent qui affirme sa mise en question de son assignation de genre : est-ce transitoire ? est-ce un désir de transition durable et définitif ?
Un fait : en France, en 2023, 294 mineurs ont bénéficié de l'ALD (2) "transidentité" (1% de la population référente)
Daniel Marcelli et Antoine Périer ne cachent rien des querelles et controverses qui animent les cliniciens travaillant dans les centres spécialisés en réassignation de genre et celles et ceux qui constatent l'augmentation massive des demandes de réassignation et s'en inquiètent quant à la santé physique, psychique et sociale de ces mineurs.

Querelles autour de la comorbidité, des pathologies associées : troubles anxieux, dépressifs, comportements autoagressifs, idées suicidaires, TS (les troubles subsistent souvent une fois la transition opérée), décrochage scolaire, harcèlement, TSA, TDA-H, troubles schizophréniques…
Querelle des détransitions/retransitions (autour de 24-25 ans)… Querelle du consentement : comment un adolescent de 14-15 ans peut-il appréhender sereinement sa situation future, celle d'un adulte de 24-25 ans ? Qu'est-ce qu'une «autodétermination éclairée de genre» chez des adolescents entre 12-13 et 17-18 ans ? Comment prendre de décisions de manière éthique à un âge qui n'est pas celui de la procréation ?
Pour une éhique du soin psychique
Toute urgence à traiter est à prohiber : permettre l'expression de la «copensée ado-adulte», s'en donner le temps, créer les conditions d'un éprouvé des tensions identitaires et sexuelles, en permettre le récit dans une coconstruction qui fait intervenir par moments les traductions du thérapeute mais privilégie les mots de l'adolescent. Lorsqu'un adolescent décide de s'engager dans un processus de changement de sexe-genre, il est essentiel de respecter la temporalité exigée par la loi entre les phases d'hormonothérapie et de chirurgie.
Le soin psychique d'accompagnement est tri-dimensionnel : raviver et soutenir le plaisir de rêver, de penser, d'imaginer ; penser les représentations du corps pour en prendre conscience et «jouer avec» : corps ressenti et agissant, corps imaginé, corps détesté, corps idéalisé ; aider à supporter la «souffrance de l'atermoiement» (la manière dont l'adolescent envisage les diverses actions à entreprendre et la possible douleur à affronter).
Tout ceci présuppose une conception éthique du soin à l'adolescence : «le soin s'adresse à un être humain pensant, doué d'intentionnalité et du sentiment de continuité d'existence». Tout adolescent doit intégrer dans son corps la transformation pubertaire et la sexualité qui l'accompagne, remanier les relations aux adultes qui l'entourent (ses parents d'abord), enfin procéder à des choix existentiels (orientation, choix de genre et de style de vie, de consommation, de loisirs, etc.).
Dans cet ouvrage inédit, les cliniciens Daniel Marcelli et Antoine Périer documentent ce qu'ils dénomment le passage de l'ère du sujet (avant ↔ autorité) à l'ère de l'individu (aujourd'hui ↔ autonomie). Reconnaître les enfants et adolescents comme des individus capables d'autonomie et de choix n'est pas sans risques, quand il est fait de ces principes «un usage inapproprié et excessif».
C'est le cas, selon les auteurs, de la liberté de choisir son sexe, qui émerge à l'adolescence comme une véritable «lame de fond» dans les sociétés occidentales. «Mon corps m'appartient, ma pensée m'appartient, nul autre que moi-même n'a de droit sur ce corps et cette pensée. Cette nouvelle hubris de l'individu, l'autodétermination de genre.»
On pourra se rassurer à bon compte en considérant que l'entrée en processus de transition de genre ne concerne actuellement que 1% de la population des adolescents. Mais combien d'autres sont en questionnement identitaire facteur de troubles psychiques et de pathologies associées qui nécessitent parfois de lourds traitements ? ●■
(1) TDAH : Trouble déficit de l'attention avec ou sans hyperactivité / TOP : Trouble oppositionnel avec provocation / TS : Tentative de suicide / TSA : Trouble du spectre de l'autisme / HPI : Haut potentiel intellectuel
(2) ALD : Affection de longue durée

Pour aller plus loin
L'ouvrage présenté :
Marcelli D., Périer A. (2023), Trop de choix bouleverse l'éducation, éditions Odile Jacob
On pourra consulter aussi :
Braconnier A., Marcelli D. (1998), L'adolescence aux mille visages, éditions Odile Jacob
Hefez S., Nos enfants sont trop seuls face aux écrans, article publié dans Le Monde le 22 juin 2025