Irvin D. Yalom, l'heure du dire
Par Jacques Vauloup le mercredi 6 août 2025, 05:14 - Ex libris - Lien permanent
Après tant d'ouvrages qui ont fait sa renommée mondiale, le psychiatre existentiel Irvin D. Yalom, signe, avec son fils Benjamin Yalom, L'heure du cœur (Albin Michel, 2025). En 2020, face aux dérives de sa mémoire et aux contraintes du Covid-19, Ie psychothérapeute nonagénaire invente un dispositif thérapeutique inédit : 1 heure, 1 seule consultation, à distance (Zoom). Chronique intime, exposée, enchantée, dubitative, émouvante, enrichissante évidemment.
Susan, 54 ans, en profonde dépression suite au décès de son mari, culpabilisée depuis qu'elle l'a retrouvé mort quelques heures à peine après une dispute conjugale, en colère contre sa mère qui ne voulait qu'un enfant mâle et qui lui a fait payer toute sa vie d'être une fille. Yalom : « Susan, j'ai écouté avec attention tout ce que vous m'avez dit, je veux que vous sachiez que je vous déclare innocente. Entendez bien ce que je vous dis : Je vous déclare innocente ! »
Julia, jeune étudiante en économie, lance « Je sais bien que vous ne pouvez rien pour moi, je suis irréparable ». Dans son enfance, elle a subi de lourds sévices physiques et sexuels de la part de son cousin et d'un ami de celui-ci. Elle a tenté toutes les thérapies, tous les médecins, toutes les médications, les stages de survie, de désintoxication… Par un mécanisme d'autorévélation de son intimité − on est loin de la distance habituelle entre psychanalyste et patient ou médecin et patient −, le docteur Yalom lui révèle que, lui aussi, il a vécu une enfance horrible et lui en parle sans apprêt.
Pour Yalom, loin d'entraîner des aspects négatifs, l'autorévélation et la transparence du psychothérapeute sur ses sentiments rapprochent toujours plus le thérapeute de ses patients : « Je suis convaincu que le partage de parts de soi-même avec ses patients est essentiel pour instaurer une relation authentique » (page 253).

Le format d'échange immuable d'une heure en une seule fois (à ne surtout pas confondre avec toutes les formes de thérapies brèves, qu'Irvin D. Yalom récuse totalement) se prolonge par l'envoi, quelques jours plus tard, d'un compte-rendu et de préconisations ou suggestions afférentes. Souvent, le patient ou la patiente poursuit le contact via la messagerie électronique, ce qui donne à l'ouvrage une densité humaine rare.
À mi-chemin entre philosophie et psychologie, l'œuvre de Yalom est éminemment existentielle. Il explicite son angle de vue :
« Nous vivons dans un monde d'incertitude et nous devons nous confronter avec certaines données inévitables de l'existence : la mort (nous ne pouvons vivre pleinement que si nous avons conscience que nous mourrons inévitablement), la liberté (nous disposons d'espaces de liberté énormes), l'isolement (nous sommes nés seuls et nous mourrons seuls), l'absurdité (le monde dans lequel nous vivons est inquiétant, dépourvu d'une ensemble parfait de valeurs) » (page 62).
Face à la mort, à la liberté, à l'isolement, à l'absurdité
Sur la mort, qu'Irvin D. Yalom a vécue de près avec le décès récent de son épouse, des mots justes et profonds : « La mort, seule chose que chacun de nous est certain de connaître un jour, devrait occuper une place centrale dans notre compréhension de l'existence » (page 165). Et aussi : « Moins on regrette comment on a vécu, moins on souffre d'anxiété devant la mort » (page 175).
Au fil des vignettes cliniques décrites par le professeur Yalom (Margaret, professeure de maths retraitée à Melbourne, si seule, Alberto, sociologue italien, etc.), on rencontre des appels au secours de patientes et patients ayant épuisé les bienfaits relatifs des traitements moléculaires, des thérapies cognitives ou comportementalistes strictement centrées sur le symptôme et l'ici et maintenant.
Il leur oppose que « tous les résultats de la recherche convergent pour souligner fortement qu'un environnement dangereux dans les premières années de la vie laisse une marque, sombre et persistante » (page 184). D'où son insistance à évoquer avec ses patients leurs premières années de vie et, s'il en trouve l'opportunité, de dire les siennes.
Par souci éthique de transparence, d'autorévélation et de respect de ses patients, le docteur Yalom a demandé leur accord avant de publier. Il ne cache pas ses insuffisances, ses trous de mémoire, ses bévues. Notamment quand, suite à un échange qu'il qualifie de plutôt raté du fait de la patiente, il lui envoie par erreur ses notes personnelles. Dans un premier temps, elle s'en offusque légitimement par retour de courriel. Puis, se répandant en excuses, Yalom reprend le contact grâce à l'expression authentique de ses propres troubles mnésiques et de ses fragilités.
Un thérapeute s'est-il jamais exposé ainsi ?
Merci, Irvin D. Yalom. ●■

L'ouvrage présenté et commenté :