L'homme arbitraire vs l'homme libre
Par Jacques Vauloup le mardi 16 septembre 2025, 06:00 - Ex libris - Lien permanent
L'homme qui vit dans l'arbitraire ne croit pas, il ne se prête pas à la rencontre. Il ignore la liaison, il ne connaît que le monde fiévreux du dehors et son fiévreux plaisir dont il sait user ; il suffit de donner au pouvoir d'utilisation un nom antique, et il prend place aussitôt parmi les dieux.
» Quand cet homme-là dit Tu, il pense : Toi dont je peux faire usage, et ce qu'il appelle sa destinée, c'est une façon d'armer et de munir d'une sanction son don d'utilisation.
» En vérité, il n'a pas de destinée et il est déterminé par les choses et par les instincts, et quand il s'y soumet, c'est avec un sentiment de son indépendance qui est justement celui de l'arbitraire.
» Il est tout à fait inapte au sacrifice bien qu'il lui arrive d'en parler ; tu le reconnaîtras à ce signe qu'il ne fait jamais de sacrifice.
» Il intervient constamment, et dans l'intention de provoquer les événements. Comment, te dit-il, devrait-on se priver d'aider la destinée, d'user des moyens accessibles qui en favorisent les fins ?
» Incrédule jusqu'à la moëlle, l'homme de l'arbitraire ne voit partout qu'incrédulité et arbitraire, choix des fins et invention des moyens.
» Un monde privé du sacrifice et de la grâce, de la rencontre et de la présence, un monde empêtré dans les fins et les moyens, voilà son monde.
L'homme libre exempt d'arbitraire
» L'homme libre est celui dont la Volonté est exempte d'arbitraire. Il croit à la réalité, c'est-à-dire au lien réel qui joint la dualité réelle du Je et du Tu.
» Il croit à sa destinée, il croit qu'elle a besoin de lui ; elle ne le tient pas en lisières, elle l'attend ; il faut qu'il aille vers elle et il ne sait encore où elle est, mais il faut qu'il aille à elle de tout son être, il le sait.
» Ce qui arrivera ne ressemblera pas à ce que sa résolution imagine ; mais ce qui adviendra n'adviendra que s'il est résolu à vouloir ce qu'il est capable de vouloir.
» Il lui faut sacrifier son petit vouloir esclave, régi par les choses et les instincts, à son grand vouloir qui s'éloigne de l'action déterminée pour aller à l'action prédestinée. Il n'intervient plus, et pourtant il ne se contente pas de laisser faire.
» Il épie ce qui va se développer au fond de l'être, il surveille le cheminement de ce qui est essentiel dans le monde ; non pour se laisser porter par l'essentiel, mais pour le réaliser, tel que l'essentiel veut être réalisé par l'homme dont il a besoin, par le moyen de l'esprit humain et de l'acte humain, de la vie humaine et de la mort humaine.
» Il croit, ai-je dit ; ce qui revient à dire : il s'offre à la rencontre. ●■
Source : Martin Buber (1878-1965), Je et Tu, éditions Aubier (2012), pages 93-95
