Ce qu'il y a (Extraits)

Il y a de n’apercevoir, dans les souterrains de la mémoire, que l’absence et l’empêché.

Il y a de ne tenir qu’à un squelette de fatigue.

Il y a d’être démissionnaire d’office. Absenté du quotidien. Étranger à sa vie.

Il y a le doute de soi en combustible de l’empêchement.

Il y a le doute de tout, permanent. Le doute. Notre feu brûlant.

Il y a de n’avoir jalonné l’existence que d’innombrables fuites, et la promesse parfois tenue du soulagement des retours.

Il y a ce qui nous arrive et ce qui nous en arrive.

Il y a que la violence ne concerne pas que celui qui l’exerce.

Il y a de ne pas savoir si on pourra en réchapper, en sortir. Ni comment ni quand ni dans quel état.

Il y a que nous sommes devenus nos propres bourreaux.

Il y a de ne pas être soi, jamais. Ou si peu.

Il y a les mélanges évités, les liens jamais tissés. L’étanche. L’enclos dans lequel on suffoque.

Il y a la pénurie de tendresse, la douceur épuisée. La légèreté en exil.

Il y a l’à peine commencé.

Il y a de devoir sous-vivre pour pouvoir sur-vivre.

Il y a qu’écrire, cela autorise à n’avoir pas à parler, et ainsi tenir intact le silence qui fait tenir intact.

Il y a de découvrir chaque jour les dégâts sur l’étendue.

Il y a d’être sous l’avalanche.

Il y a les tétanies d’angoisse, la vie paralysée soudain. Respirer pour une minute supplémentaire arrachée à l’abîme.

Il y a les longues heures durant lesquelles disparaître serait la simplicité enfin atteinte, l’évidence. Celles loin derrière et celles juste là.

Il y a de percevoir trop bien la finesse de ce à quoi tient de continuer à exister.

Il y a les ordonnances de chimie remboursée par la sécu qu’on ira chercher dans aucune pharmacie.

Il y a les kilos de psychotropes dissipés en même temps que les jours éteints.

Il y a de n’avoir pas vécu ce qu’il y avait à vivre.

Il y a de sentir la confiscation du possible, du pleinement vivant. N’avoir pu être cette même personne mais en mieux, cet autre soi que personne ne connaît.

Il y a le vertige de ces questions : Où elle se planque, l’innocence dérobée ? Qu’est-ce qu’ils en font, ceux qui la prennent ?

Il y a que tout pouvoir se tire d’un rapt, procède de l’abus d’une intégrité.

Il y a les faits, et ce que font les faits. Il y a aussi ce qu’on fait des faits. Et ce qu’on n’en fait pas.

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Il y a d’avoir été à ce point sa propre prison.

Il y a la douleur. Les douleurs.

Il y a la nausée de ce qui en nous ne nous appartient pas.

Il y a les quarts d’heures qui sont des quarts de siècles. Il y a les mauvais quarts d’heures qui sont des mauvais quarts de siècles.

Il y a le consenti d’autorité contre sa volonté, et sans volonté. L’ouverture d’une plaine de vide dans la géographie des existences.

Il y a d’être toujours au bord, à la merci d’un faux pas. Surtout : Ne pas tomber.

Il y a que dans le fond de ces précipices se fracasse ce qui fait une vie. Les mémoires, les mots, les élans, les liens.

Il y a même au bord, leur absence. La place laissée au présent perpétuel de la souffrance.

Il y a d’être l’enfant ramené à son embryon étymologique. (Ndlr : du latin infans, qui ne parle pas).

Il y a les savoirs jamais transmis. Les questions jamais posées. Les cris jamais entendus.

Il y a l’océan de silence sur lequel on surnage. Tous. Le sans-voix.

Il y a les courants dont sont faites les vies, qui à certains moments récoltent et amassent les restes éparpillés.

Il y a ces cadeaux de beauté trouvés dans les replis et confins, dérobés au cours des choses et du temps, délectés dans les interstices.

Il y a cette monnaie d’échange de tout le reste : le non-vécu, la matière du regret. Il y a les montagnes de regrets.

Il y a un grand souffle ami, qui survient tout balayer au moment exact où on n’attend rien, plus rien.

Il y a la condition première de n’attendre plus rien pour le sentir souffler.

Il y a d’y apercevoir l’infime possibilité de l’événement que constitue être soi. Son attente. Aimer.

Il y a les enfants qui grandissent.

Il y a le temps qui reste.

Il y a l’indicible.

Voilà ce qu’il y a. ●■

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