Il y a
Par Jacques Vauloup le mardi 30 septembre 2025, 04:44 - Allo j'écoute... - Lien permanent
Le texte publié ici a été confié à la Commission indépendante sur les incestes et les violences faites aux enfants (Ciivise) par Eve Thomas, avec les contributions de Monica Sabolo, Lola Lafon, Neige Sinno, Edouard Durand. Le rapport public dont il est issu, publié en novembre 2023, est entièrement disponible ici.
Ce qu'il y a (Extraits)
Il y a de n’apercevoir, dans les souterrains de la mémoire, que l’absence et l’empêché.
Il y a de ne tenir qu’à un squelette de fatigue.
Il y a d’être démissionnaire d’office. Absenté du quotidien. Étranger à sa vie.
Il y a le doute de soi en combustible de l’empêchement.
Il y a le doute de tout, permanent. Le doute. Notre feu brûlant.
Il y a de n’avoir jalonné l’existence que d’innombrables fuites, et la promesse parfois tenue du soulagement des retours.
Il y a ce qui nous arrive et ce qui nous en arrive.
Il y a que la violence ne concerne pas que celui qui l’exerce.
Il y a de ne pas savoir si on pourra en réchapper, en sortir. Ni comment ni quand ni dans quel état.
Il y a que nous sommes devenus nos propres bourreaux.
Il y a de ne pas être soi, jamais. Ou si peu.
Il y a les mélanges évités, les liens jamais tissés. L’étanche. L’enclos dans lequel on suffoque.
Il y a la pénurie de tendresse, la douceur épuisée. La légèreté en exil.
Il y a l’à peine commencé.
Il y a de devoir sous-vivre pour pouvoir sur-vivre.
Il y a qu’écrire, cela autorise à n’avoir pas à parler, et ainsi tenir intact le silence qui fait tenir intact.
Il y a de découvrir chaque jour les dégâts sur l’étendue.
Il y a d’être sous l’avalanche.
Il y a les tétanies d’angoisse, la vie paralysée soudain. Respirer pour une minute supplémentaire arrachée à l’abîme.
Il y a les longues heures durant lesquelles disparaître serait la simplicité enfin atteinte, l’évidence. Celles loin derrière et celles juste là.
Il y a de percevoir trop bien la finesse de ce à quoi tient de continuer à exister.
Il y a les ordonnances de chimie remboursée par la sécu qu’on ira chercher dans aucune pharmacie.
Il y a les kilos de psychotropes dissipés en même temps que les jours éteints.
Il y a de n’avoir pas vécu ce qu’il y avait à vivre.
Il y a de sentir la confiscation du possible, du pleinement vivant. N’avoir pu être cette même personne mais en mieux, cet autre soi que personne ne connaît.
Il y a le vertige de ces questions : Où elle se planque, l’innocence dérobée ? Qu’est-ce qu’ils en font, ceux qui la prennent ?
Il y a que tout pouvoir se tire d’un rapt, procède de l’abus d’une intégrité.
Il y a les faits, et ce que font les faits. Il y a aussi ce qu’on fait des faits. Et ce qu’on n’en fait pas.

Il y a d’avoir été à ce point sa propre prison.
Il y a la douleur. Les douleurs.
Il y a la nausée de ce qui en nous ne nous appartient pas.
Il y a les quarts d’heures qui sont des quarts de siècles. Il y a les mauvais quarts d’heures qui sont des mauvais quarts de siècles.
Il y a le consenti d’autorité contre sa volonté, et sans volonté. L’ouverture d’une plaine de vide dans la géographie des existences.
Il y a d’être toujours au bord, à la merci d’un faux pas. Surtout : Ne pas tomber.
Il y a que dans le fond de ces précipices se fracasse ce qui fait une vie. Les mémoires, les mots, les élans, les liens.
Il y a même au bord, leur absence. La place laissée au présent perpétuel de la souffrance.
Il y a d’être l’enfant ramené à son embryon étymologique. (Ndlr : du latin infans, qui ne parle pas).
Il y a les savoirs jamais transmis. Les questions jamais posées. Les cris jamais entendus.
Il y a l’océan de silence sur lequel on surnage. Tous. Le sans-voix.
Il y a les courants dont sont faites les vies, qui à certains moments récoltent et amassent les restes éparpillés.
Il y a ces cadeaux de beauté trouvés dans les replis et confins, dérobés au cours des choses et du temps, délectés dans les interstices.
Il y a cette monnaie d’échange de tout le reste : le non-vécu, la matière du regret. Il y a les montagnes de regrets.
Il y a un grand souffle ami, qui survient tout balayer au moment exact où on n’attend rien, plus rien.
Il y a la condition première de n’attendre plus rien pour le sentir souffler.
Il y a d’y apercevoir l’infime possibilité de l’événement que constitue être soi. Son attente. Aimer.
Il y a les enfants qui grandissent.
Il y a le temps qui reste.
Il y a l’indicible.
Voilà ce qu’il y a. ●■
