Age of anger
Par Jacques Vauloup le vendredi 24 octobre 2025, 05:30 - Droit d'irritation - Lien permanent
L'histoire n'étudie pas seulement les faits matériels et les institutions ; son véritable objet d'étude est l'âme humaine
(Fustel de Coulanges, La Cité Antique, 1864). Essayiste, critique littéraire indien, Pankaj Mishra illustre bellement ce propos orienté-psychè dans son maître-ouvrage L'âge de la colère (Age of anger, 2019). Il en dit tant sur nos temps présents.
Extraits de l'ouvrage de Prakaj Mishra :
» À présent, avec la victoire Donald Trump (Ndlr : l'auteur évoque ici la première élection de Donald Trump à la présidence des USA, en novembre 2016), il est devenu impossible de nier ou de masquer la faille gigantesque, explorée à l'origine par Rousseau, entre une élite qui cueille les plus beaux fruits de la modernité tout en dédaignant les vérités anciennes, et les masses déracinées qui, se découvrant spoliées de ces mêmes fruits, se replient dans le suprémacisme culturel, le populisme et la brutalité vindicative.
» Les contradictions et les coûts du progrès d'une minorité, longtemps occultés par le révisionnisme historique, la négation tempétueuse et les faux-semblants agressifs, sont devenus visibles à l'échelle planétaire.
» Ils encouragent le soupçon − potentiellement létal pour les centaines de millions de gens condamnés à être superflus −, que l'ordre actuel, démocratique ou autoritaire, est établi sur la force et l'imposture. Ils suscitent un sentiment d'apocalypse plus répandu que jamais. Ils soulignent aussi le besoin d'une pensée réellement transformative sur le soi et le monde. ■
Déjà Philodème, philosophe épicurien 75-35 av. notre ère
C'est dans la villa dite des Papyrus, à Herculanum, qu'on a retrouvé une petite bibliothèque de papyrus carbonisés contenant des ouvrages sur la philosophie épicurienne, dont le volumen incomplet La Colère de Philodème, célèbre professeur de philosophie épicurienne. Depuis la colère d'Achille (sujet de l'Iliade) jusqu'aux développements de nombreux philosophes, le thème abordé par Philodème (litt. celui-qui-aime-le-peuple) fut des plus célèbres dans l'Antiquité. Il fait partie d'un ensemble plus large, Les affections (peri pathôn). Pour l'Antiquité gréco-romaine, la colère (lat. cholera, maladie bilieuse, terme emprunté au grec kholera) est une affection de l'âme. Il convient au sage (sophos) de se préserver de la rage et d'en préserver autrui. Extraits. Source : Philodème, La Colère, in Pléiade Gallimard, Les Epicuriens, édition par Daniel Delattre et Jackie Pigeaud, 2010, pages 571-594.
» Grondant ainsi de façon inattendue à l'adresse de beaucoup de gens, chaque fois que ces derniers leur donnent l'impression d'avoir dit ou fait quelque chose contre eux, les colériques ensuite les harcèlent de bruyants éclats de rire et de grossièretés, au milieu des gens qu'ils traînent à leur suite, jusqu'à les faire plonger dans la démence pour de vrai, avec le temps.

» Même si les colériques ont de nombreuses occasions de se montrer humains, justes ou bons, ils préfèrent n'importe quelle folie, parce que ce sont précisément des gens qui sont incapables de juger de ce qui est juste, et qui dans la conversation disent du mal de tout le monde. De plus, ils causent beaucoup d'autres bouleversements, en commettant des actes réprouvés par tout le monde tant auprès de leur parentèle que des personnes étrangères à celle-ci, car chacun estime légitime que celui qui n'est pas sociable reçoive, en un juste retour des choses, semblable traitement.
» La colère pousse à maltraiter de toutes les façons quiconque donne l'impression d'avoir commis une injustice, et force à ne pas même épargner les êtres les plus chers. Elle s'accompagne d'un désir de se procurer à tout prix ce à quoi l'on aspire et d'un grondement bestial qui, loin de cesser justement chez les lions chaque fois que celui qui leur cause du tort est hors de leur vue ou que leur faim s'apaise, vont au contraire jusqu'à outrager même des cadavres et finissent par dégénérer, pour ainsi dire, en pure vengeance. Par ailleurs, cette affection se conjugue également avec une humeur difficile en matière de nourriture et de boisson, de relations avec les amis, de service domestique et de tout ce qui est du même ordre.
» La conséquence de cela pour les gens qui éprouvent cette affection est qu'ils deviennent également despotiques, soupçonneux, menteurs, serviles, retors, trompeurs, déplaisants et égoïstes pour des raisons qu'il est aisé d'embrasser du regard. Qu'est-il en effet besoin de dire − cela se voit − qu'ils sont incapables de goûter, toute leur vie durant, aux biens que procurent l'insouciance, celle qui est acceptable, la douceur, la maîtrise de soi ?
» Nous rappelons qu'il existe non seulement des gens qui sont continuellement en rage, mais qui sont aussi parfois la proie de la colère sous forme d'accès prolongés, mais distincts, dont ils ont du mal à se remettre et qui, s'ils s'interrompent, enflent de nouveau en augmentant en fréquence ; certaines colères, d'ailleurs, persistent même jusqu'à la mort et se transmettent souvent aussi aux enfants des enfants. En outre, les accès de colère plongent naturellement de grands hommes aussi dans une hystérie bachique ; même s'ils cessent un moment, ils reviennent au galop et, s'ils sont étrangers à la nature de la personne, ils prennent naissance en elle pour nombre de raisons. De plus, ils touchent tous les genres d'hommes, y compris les plus nonchalants que parfois fort enragés. Enfin, les accès de colère n'ont aucune mesure, à l'exception du discours. Tout un chacun est un adversaire pour le colérique.
» Le sage ne tombe pas sous le coup d'intenses affections comme celles-là − ce serait folie, puisque la vengeance instantanée regorge justement de milliers de maux, et nous cherchons justement à éviter cette dernière −, car il ne s'y ajoute même rien de plaisant. (...) Le sage, en revanche, est courtois et conciliant au plus haut point.
» La rage diffère de la colère aussi bien du point de vue de la grandeur que de la qualité, et elle n'est pas naturelle. ■■

Sénèque aussi...
Les philosophes stoïciens, eux aussi, ont, dans leurs oeuvres morales, fait de la colère des descriptions ravageuses et des remèdes conformes à leur mode de vie. Sénèque (4 av. J.-C. - 65 ap. J.-C.), précepteur de Néron, a produit un très célèbre De ira (De la colère), régulièrement traduit, aujourd'hui encore, en de nombreuses langues.
Sur les ravages de la colère, ce court extrait. Ut scias autem non esse sanos quos ira possedit, ipsum illorum habitum intuere ; nam ut furentium certa indicia sunt audax et minax vultus, tristis frons, torua facies, citatus gradus, inquietae manus, color versus, crebra et vehementius acta suspiria, ita irascentium cadem signa sunt. (Si tu veux avoir la preuve que ceux que domine la colère n'ont pas leur bon sens, regarde leur extérieur ; car si ce sont des sympômes manifestes de la folie que des yeux hardis et menaçants, un front sombre, une physionomie farouche, un pas précipité, des mains tremblantes, un changement de couleur, une respiration haletante, les mêmes signes se retrouvent dans la colère). Seneca, De ira, livre I, I, 3
Quant aux remèdes, par exemple cet autre extrait. Itaque ut quietus possit esse animus, non est iactandus nec multarum, ut dixi, rerum actu fatigantandus nec magnarum supraque vires appetitarum. (Aussi, pour que l'âme soit tranquille, il ne faut pas la ballotter ni la fatiguer, comme je l'ai déjà dit, par des entreprises trop nombreuses, importantes et au-dessus de nos forces). Seneca, De ira, livre III, VI, 6 ■■■
À l'entrée colère
, dans son auguste profusion, le remarquable Dictionnaire électronique des synonymes de l'université de Caen-Normandie propose une palette de 52 synonymes et 9 antonymes. Sachons, en contexte et en nuance, nous en inspirer afin que l'affection ne devienne une affliction.

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