Dans sa préface, l'historienne Mona Ozouf rappelle le rôle majeur de la loi Guizot qui institua le contrôle de l'État sur l'enseignement (Monarchie de juillet, 1833) : François Guizot était conscient que le passage à une économie industrielle nécessiterait à l'avenir des connaissances plus étendues et plus solides que celles dont les enfants, sortant alors des mains d'instituteurs intermittents et au savoir incertain, pouvaient faire preuve.

D'où : dans chaque commune de plus de 500 habitants, une école de garçons et des maîtres pourvus d'un brevet de capacité, une école normale primaire dans chaque département pour former les maîtres, et un corps d'inspecteurs pour contrôler la qualité de l'enseignement.

Pour combler le vide subsistant entre la fin de l'école primaire et soit l'entrée dans la vie professionnelle, soit l'entrée à l'école normale ou dans un concours de la fonction publique, Guizot impose de placer dans toutes les villes de plus de 6.000 habitants une structure nouvelle destinée à une classe sociale intermédiaire : l'école primaire supérieure.

Toutefois, les classes sociales restaient scindées en deux parcours bien distincts : aux enfants de la bourgeoisie, le lycée (créé par la loi du 11 floréal an X) avec le latin et le baccalauréat, aux enfants du peuple, le droit usuel, la comptabilité, la couture (filles) ou bien la menuiserie, l'agriculture et l'industrie (garçons).

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Initialement destiné à un inventaire du département de la Manche, l'ouvrage dirigé par Yves Marion a, pour notre bonheur, élargi son champ d'investigation à l'ensemble des cinq départements de la région et de l'académie Normandie : Manche, Calvados, Orne, Eure, Seine-Maritime.

Appuyée sur des années de recherches dans les archives locales et départementales ainsi que dans de précieux fonds privés, cette enquête inédite nous introduit à un monde scolaire intermédiaire entre le primaire et le secondaire, mais aussi entre le général et le professionnel. Un enseignement diversifié et local qui, pendant 130 ans, de la monarchie de Juillet jusqu'à la réforme gaullienne du début des années 1960, voit s'enchevêtrer l'histoire des paroisses, des communes et de l'enseignement.

Qu'elles fussent dénommées écoles primaires supérieures, écoles professionnelles, écoles professionnelles municipales ou cours complémentaires rattachés à une école primaire, les écoles primaires supérieures fondées par Guizot auront permis à des milliers d'enfants des classes populaires, partout en France, d'entrer dans la vie professionnelle dotés d'un solide bagage supérieur au certificat d'études primaires élémentaires (CEPE) via le certificat d'études primaires supérieures (CEPS), ou de se préparer aux concours d'entrée dans la fonction publique : instituteur, SNCF, etc.

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C'est tout le mérite de l'ouvrage collectif dirigé par Yves Marion, qui fit lui-même ses classes dans une école primaire supérieure manchoise au milieu des années 1950, de nous raconter par le menu l'histoire de ces écoles trop méconnues, dont le promeneur attentif et avisé peut redécouvrir l'existence gravée au fronton de certains bâtiments publics d'une ville visitée.

Les écoles primaires supérieures eurent un développement laborieux jusqu'au milieu des années 1850. Supprimées par la loi Falloux (15 mars 1850), elles reprirent leur essor avec les lois Ferry (1880-1886) : à la fois primaires et professionnelles, soit écoles en site propre, soit annexées à une école élémentaire (cours complémentaires). Transformées en collèges modernes par la loi du 15 août 1941 (ministre Carcopino), elles devinrent des collèges d'enseignement général (décret 50-57 du 6 janvier 1959).

Toutes dotées d'un internat, ces écoles si originales permirent à de nombreux enfants du peuple de suivre un enseignement exigeant, à la fois général et pratique. Au programme : cours de morale, langue française, histoire et instruction civique, géographie, mathématiques, sciences physiques, histoire naturelle, hygiène, ainsi que des adaptations locales laissées aux directions des écoles selon les contextes : droit usuel, économie politique, agriculture, industrie, langues vivantes, dessin, modelage, etc.

La quatrième partie de l'ouvrage présente, ce n'est pas le moindre de son intérêt, une soixantaine de notices détaillées concernant chacune des écoles primaires supérieures de la région académique Normandie. Un grand travail collectif d'enquête, s'entant sur la richesse des travaux historiques, archéologiques et iconographiques des sociétés historiques locales. ●■

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L'ouvrage présenté :

Des écoles pour les enfants du peuple en Normandie, écoles primaires supérieures et cours complémentaires 1833-1960, OREP éditions, ouvrage publié sous la direction d'Yves Marion, octobre 2023, 442 p.

Pour aller plus loin :

Musée national de l'éducation, Rouen

Buisson F. (dir.) (1911), Nouveau dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire, édition interactive proposée par l'Institut français de l'éducation (IFé Lyon). En ligne et accès libre.