Dans un rapport publié le 13 janvier, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ANSES) alerte sur les «effets de l’usage des réseaux sociaux numériques sur la santé des adolescents». Cinq années de recherche et d'analyses qui donnent lieu à une série de recommandations pour renforcer le contrôle de l’usage des outils de communication numériques chez les adolescents.

On ne pourra plus dire qu'on ne savait pas ! Ou alors, c'est qu'on ne voulait ni voir ni savoir ce qui est advenu depuis une dizaine d'années : sur nos vies d'enfant, d'adolescent, d'adulte, de retraité, l'emprise croissante de l'Internet, des réseaux dits sociaux, des jeux en ligne, des commandes commerciales en ligne, des produits culturels en ligne... Bref, la société-du-tout-écran, la société spectrale dont parle David Le Breton.

On ne pourra plus dire qu'on ne savait pas ! Déjà, en 2019, soit juste avant la pandémie de COVID-19 qui ne fit, hélas, qu'aggraver la situation, Michel Desmurget, directeur de recherche à l'INSERM, appuyé par des psychiatres, des pédopsychiatres, des psychologues, des éducateurs, avait alerté sur les risques de crétinisation digitale, de risques sanitaires et de désocialisation qui pesaient sur la jeunesse. Sept ans après, nous y sommes. Et pas seulement pour la jeunesse !

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Extraits de l'ouvrage de David Le Breton

Chaque individu est devenu à temps plein la sentinelle anxieuse de son portable, effrayé du moindre relâchement, dans la crainte de manquer quelque chose (page 12)

Le smartphone est l'instrument royal de l'hyperindividualisation du lien social de nos sociétés contemporaines (page 14)

Fétichisme, magnétisme, prothèse externe (en attendant la prothèse interne), omniprésence jour et nuit. Le phubbing (phone snubbing) s'est répandu : ignorer une personne physiquement présente en consultant son téléphone plutôt que communiquer avec elle, ou bien en regardant son interlocuteur présent en simulant la conversation. Comment, vous n'avez jamais constaté ? Allons, vous n'avez jamais essayé ? Au resto, au métro, au boulot, au dodo... À vélo, je ne vous le conseille pas.

On a vu aussi se répandre le Fear of missing out (FOMO), autrement dit la quête éperdue du smartphone dans la poche de son jean, de sa veste, de son sac à main ou à dos. Or, nous dit l'anthropologue, l'instauration d'un contact permament à distance induit l'éloignement de ceux qui sont près de soi (page 18).

Il ajoute : La connexion devient un état quasi permanent qui transforme l'individu en pure zone de transit de l'information. Elle est devenue une norme sociale. L'utopie de la communication revêt aujourd'hui une dimension politique, elle participe de la marchandisation du monde, elle fait de la conversation une relique en voie de disparition dans une société paradoxalement puritaine qui préfère la distance à l'autre physiquement présent devant soi (page 19).

L'ouvrage de David Le Breton est un ouvrage sur la valeur anthropologique de la conversation et les menaces qui pèsent sur elle. Mais qu'est-ce donc que la conversation ? Une sorte d'éthique de l'ordinaire des jours où l'on est confronté au regard et au visage d'autrui. Elle est la consécration de la rencontre (page 21).

Et encore : Activité parmi les plus communes de l'existence, mais aujourd'hui menacée, elle (Ndlr : la conversation) repose sur la ritualité d'un va-et-vient de la parole selon les principes que les acteurs doivent maintenir pour s'entendre : un respect du tour de parole, une écoute réciproque, une distance physique propre à leur degré de familiarité, des tonalités de voix appropriées... Elle s'appuie sur un principe d'égalité, de symétrie, de réciprocité, une indifférence qux hiérarchies sociales, même si elles ne sont pas totalement ignorées (page 22).

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Que faire pour sauver la conversation ?

Réguler et sécuriser l’environnement numérique, notamment en contraignant les réseaux dits sociaux à se conformer à un cahier des charges strict. Où en sommes-nous ? Le moins que l'on puisse constater, c'est que les réseaux dits sociaux ont plus d'une longueur d'avance sur les pouvoirs publics européens et français pour capter l'attention, les données, les finances, la vie privée des utilisateurs imprudents. À ce jeu, la jeunesse est particulièrement exposée et en danger.

Développer l’éducation aux médias et à leurs usages, et associer une intervention de la sphère parentale dans la pratique de leur enfant. Où en sommes-nous ? Les écoles, collèges et lycées, par leurs propres moyens, ont mis l'éducation aux médias et à leurs usages au coeur des enseignements. Mais l'éducation à la parentalité, gravement déficitaire en France, ne relève pas de leurs compétences. Un grand chantier à ouvrir.

Renforcer la prévention des effets de santé, via des campagnes de sensibilisation des adolescents à leur hygiène de vie, aux troubles de la santé mentale, ou encore aux cyberviolences et aux risques en ligne. Où en sommes-nous ? Hors l'école, qui remplit son rôle mais qui manque de moyens humains pour accentuer son effort (psychologues, infirmiers, éducateurs, assistants sociaux, formation des enseignants), les pouvoirs publics ont, là aussi, un chantier à ouvrir sans procrastiner.

Alors que les pouvoirs publics ont laissé le Net aux mains de l'imperium des majors américaines (GAFAM) et que l'Union européenne semble incapable de protéger ses enfants et sa population des dérives délétères de l'anonymat sur les réseaux dits sociaux, faut-il interdire les réseaux dits sociaux aux moins de 15 ans dès la rentrée 2026, comme l'a souhaité récemment le président de la République ? Est-ce possible et souhaitable d'interdire le portable au lycée ? De manière générale, que gagne-t-on à jouer la tactique curative ou injonctive plutôt que la stratégie éducative ?

Certainement plus efficace sur le moyen-long terme, mais plus discrète, plus exigeante, plus complexe et plus coûteuse, une véritable stratégie d'éducation aux médias à tous les âges de la vie nécessiterait un minimum de consensus social et politique qui fait gravement défaut aujourd'hui dans une société française fracturée, fragmentée, fissurée, et gouvernée par des pouvoirs publics profondément divisés.

Comment retrouver le goût de la conversation au boulot, en famille, pendant les repas pris en commun (prohiber le portable dans les moments de commensalité : une nécessité pour retrouver le plaisir de la conversation), dans les transports en commun, dans la rue, etc. Tout en communiquant de plus en plus, nos contemporains accepteront-ils longtemps de s'écouter de moins en moins ? Est-ce devenu anachronique de dire Bonjour quand on croise quelqu'un dans la rue ? D'engager un minimum de conversation avec un.e inconnu.e dans le tramway ?

Enfin, qu'on ne se méprenne surtout pas : stigmatiser les enfants et les adolescents n'aurait aucun sens si les adultes, seniors inclus, ne se mettaient pas eux-mêmes en question sur leurs propres usages et sur leur addiction au tout-écran. ●■

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L'ouvrage recensé et commenté :

Le Breton D. (2024), La fin de la conversation, La parole dans une société spectrale, Métailié

Lien avec la vingtaine d'ouvrages de David Le Breton parus aux éditions Métailié

Pour aller plus loin :

Sansot P. (2003), Le goût de la conversation, Desclée de Brouwer

Montaigne, M. de (2019), De l'art de conférer, ch. VIII, pp. 898-420, in Les Essais, édition par Bernard Combeaud, Robert-Laffont/Bouquins

Breton P., Le Breton D. (2017), Le silence et la parole, contre les excès de la communication, Erès éditions

Revue Communications, 30, 1979, La conversation, source : persee.fr Revue thématique semestrielle, Communications a été créée en 1961 par Georges Friedmann, Roland Barthes et Edgar Morin. Elle étudie les communications de masse, les analyses sémiologiques en France et les questions anthropo-sociales. Disponible sur Persée et Cairn.

Revue Hermès, Le temps des incommunications, 2025/2, n°96 Fondée en 1988 par Dominique Wolton, la revue Hermès considère que la communication est une valeur, une aspiration, mais elle est aussi une industrie, un marché florissant, une idéologie. Ce phénomène polysémique requiert un travail d’analyse critique et d’interprétation. La revue Hermès étudie de manière interdisciplinaire la communication dans ses rapports avec les individus, les techniques, les cultures, les sociétés.

Maison de la conversation, Paris 18. Un tiers-lieu d’innovation et d’expérimentation sociale, un espace de création, de construction, d’échanges avec des gens que l’on ne rencontrerait pas autrement. La Maison de la conversation réhabilite la conversation en tant qu’outil du vivre avec, du faire ensemble et de l’émancipation. Réconcilier et former les citoyens de tout âge, particulièrement les personnes isolées socialement ou professionnellement, le monde associatif et les organisations aux techniques et pratiques conversationnelles.