Il est intervenu lors du forum qui s'est tenu le vendredi 24 septembre après-midi au palais des congrès et de la culture du Mans, aux côtés de Christian Heslon et de François Flahault. Thème : Le conseil en orientation en France : quelles idées-forces pour le XXIè siècle ? Il nous a autorisés à publier l'article annexé à ce billet, intitulé "Autour des mots des 59è journées nationales d'études". Francis a choisi "Hasard", "Incertitude" et "Sérendipité".

Comment développer la sérendipité dans les sciences, les arts, la décision, et plus généralement dans la vie quotidienne ?

La serendipity est un mot inventé en 1754, par le philosophe anglais Sir Horatio Walpole, pour qualifier la faculté qu’ont certains de trouver la bonne information par hasard, un peu sans la chercher. Selon J. Jacques, 1990, ce mot serendipity rappelle l’aventure de navigateurs arabes qui ont découvert Ceylan (Serendib en arabe ancien) en voulant aller aux Indes (ceux qui savent toujours où ils vont ne risquent jamais de se trouver ailleurs). Comme l’orientation, la sérendipité est inhérente à la conduite humaine. Cinq siècles avant J-C, les Sophistes avaient remarqué qu’on ne pouvait pas chercher ce qu’on ne connaissait pas parce qu’on ne sait pas ce qu’on doit chercher.

La sérendipité est considérée comme la capacité de découvrir, d’inventer, de créer ou d’imaginer quelque chose de nouveau sans l’avoir cherché à l’occasion d’une observation surprenante qui a été expliquée correctement. L’usage scientifique du terme est récent : « Rencontre, au cours d’une observation empirique, de données ou résultats théoriquement inattendus, aberrants et capitaux » (Décade de Cerisy-la-Salle, juillet 2009). Les dictionnaires usuels ignorent la notion. L’usage scientifique du terme est récent : découverte par surcroît ; rencontre, au cours d’une observation empirique, de données ou résultats théoriquement inattendus, aberrants et capitaux. La sérendipité est une « aptitude à faire preuve de perspicacité dans des occasions imprévues, ou encore la faculté de trouver un intérêt ou une explication à des problèmes rencontrés par hasard » (Dictionnaire culturel des sciences, 2001).

Dans la 4° édition du Vocabulaire de psychologie (1968) d’H. Piéron (1881-1964) on cite ce terme, introduit par W.-B. Cannon, physiologiste, 1945 et par le sociologue R. -K. Merton, 1958. Ce mot provient d’un conte persan du 13° siècle (repris par Voltaire, 1748, dans Zadig ou la Destinée) Voyages et aventures des trois princes de Serendip (Ceylan) où ceux-ci avaient été formés avec soin, dans toutes les sciences, se tireraient toujours d’affaire grâce à leur talent exceptionnel pour remarquer, observer, déduire, à toute occasion. E. Claparède (1873-1940) de l’université de Genève étudia l’intelligence à travers le prisme de l’adaptation mentale aux circonstances nouvelles : elle a pour fonction de suppléer à l’insuffisance des adaptations innées ou acquises. Le tâtonnement, source des conduites intelligentes, n’est pas un simple comportement d’essais et d’erreurs, car il produit des « implications », c’est-à-dire des sortes de raisonnements par analogie consistant à appliquer à des situations nouvelles la conduite qui a réussi précédemment dans des situations voisines.

Toute l’histoire de l’Education nouvelle et des méthodes actives est là pour nous rappeler la pertinence des intuitions des « pédagogies alternatives » à l’enseignement classique traditionnel.

Les classes de Célestin Freinet (1896-1966) et le « tâtonnement expérimental », les méthodes d’Ovide Decroly (1871-1932) et de Maria Montessori (1870-1952), la « pédagogie institutionnelle » de Fernand Oury (1920-1998) montrent l’importance d’un climat de liberté et de confiance, la nécessité du travail en groupe et le dépassement du cloisonnement disciplinaire. Pour Jean Oury, directeur de la clinique psychiatrique de La Borde, 2002, « il faut programmer le hasard ». Les exemples ne manquent pas du rôle de la sérendipité dans l’histoire de la psychologie, depuis l’attention prêtée par Ivan Pavlov à la salivation des chiens qu’il utilisa dans ses travaux sur la digestion, et qui entraîna une réorientation de ses recherches vers l’étude des réactions conditionnées, jusqu’à la découverte de l’autostimulation par J. Olds et G.-A. Milner à la suite d’une erreur technique. Attitude complémentaire de  la rigueur scientifique, la sérendipité désigne une sorte de réceptivité à l’inattendu, à l’insolite, à l’accidentel, et qui in fine, se révèle au point de départ d’une intuition nouvelle ou d’une découverte empirique.

De nombreux exemples dans l’histoire des sciences et des techniques, dans l’art et dans le domaine de la décision permettent d’illustrer cette capacité de trouver quelque chose d’imprévu et d’utile en cherchant autre chose : la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb qui cherchait les Indes orientales par une route plus courte… La découverte de la vulcanisation par Goodyear après avoir jeté un morceau de caoutchouc qui venait de s’enflammer chez lui… La champagnisation par Dom Pérignon, la pasteurisation par Pasteur, la pénicilline par A. Flemming, le post-it par A. Fry chez 3M qui pensait avoir raté la fabrication de sa colle, etc. (La Science au présent, Encyclopaedia Universalis, année 1999). L’étrangeté ou la bizarrerie doit donner lieu à un processus d’interprétation pour être féconde. « L’observation surprenante doit être suivie d’une explication pertinente, qui l’intègre à une théorie ou crée un nouveau paradigme », P. Van Andel & D. Bourcier, 2009.

Peut-on programmer la sérendipité ?

La serendipity, c’est la probabilité de rencontre dans un lieu, J. Isaac, 1984. Dans les vocations sociales et professionnelles, on voit l’importance d’être là au bon moment (happenstance) ; être là au bon endroit (synchronicité, selon C.G. Jung). Une telle perspective engage à cultiver la sérendipité, c’est-à-dire « l’art de faire des découvertes par hasard ». Le point de vue du « sérendipiste » n’est pas celui du développement de l’histoire des sciences, de l’épistémologie des savoirs, ou encore de la sociologie des découvertes. Il privilégie au contraire, les expériences, les ressentis dans une position de guetteur, de fureteur et de vigie. Tous les contextes sociaux ne sont pas également favorables à « l’exploitation créative de l’imprévu ». L’entrepreneur qui a le sens du risque par exemple, verra l’utilité de rebondir sur l’erreur. La sérendipité comme « art de faire des trouvailles » est un concept interdisciplinaire à vertu poétique et qui induit une forme de flexibilité mentale et d’audace. « Il fallait être Newton pour apercevoir que la Lune tombe, quand tout le monde voit qu’elle ne tombe pas » (Paul Valéry).

L’un des slogans de Mai 68 avait été « Explorons le hasard ». Dans une perspective d’activation du développement vocationnel et personnel (ADVP), D. Pelletier, 1996, évoque « l’attente créatrice (ou active) du hasard ». Dans une société de plus en plus rationalisée, la créativité et le hasard ont souvent partie liée. La sérendipité mobilise l’observation empirique ou l’inflexion de celui qui découvre, le raisonnement inductif, l’approche abductive, la transduction, l’aptitude à la réactivité, etc. Elle relève d’une praxéologie qui concerne bon nombre de domaines : l’intelligence économique, la veille informationnelle… La version réactualisée du principe : « Quand on ne cherche pas on trouve » n’est pas une façon de se laisser dominer par le hasard (faux synonyme). C’est au contraire un état d’esprit à cultiver pour faire des trouvailles, mais cette disposition à s’accommoder de l’incertain, du mouvant, de l’aléa est souvent refoulée par les chercheurs qui ne veulent pas être considérés comme des chercheurs par hasard.

« Art de réaliser des observations heureuses et inattendues, et d’aboutir à des avancées remarquables à partir de leur exploitation délibérée », la sérendipité a été considérée comme mot de l’année 2009 : rubrique sociologie, par la revue ''Sciences humaines'' n° 211 sp. janvier 2010.

Ce billet a été modifié le 31 décembre 2020

Pour aller plus loin

- cf. annexe : A propos des mots des 59è JNE Le Mans 2010, par Francis Danvers, 17 octobre 2010, 7 p.

- Danvers F. (2010), Autour des mots des journées d'études de l'ACOP-F, LE MANS, in Questions d'orientation, vol. 73/n°4, pages 105-114.

- Danvers F. (2009), S'orienter dans la vie, une valeur suprême ? Dictionnaire des Sciences humaines, Lille, Editions Septentrion.