" Comment comprendre ce que c'est que ce savoir d'abeille ? C'est pourtant un fait. Un artisan sait des choses merveilleuses dans son métier. Le menuisier reconnaît les bois, mesure les angles, et sait si la colle se refroidit (...). Le paysan interroge le ciel et prévoit la pluie. Il n'est pas d'homme cultivé qui ne trouve à s'instruire dans la compagnie des praticiens. Malgré tout, c'est l'homme cultivé qui juge, qui compare, qui invente, qui critique, qui a l'esprit libre ; eux, non. En vérité, leur métier est comme une chaîne de plus.

" D'où vient cela ? Sans doute de ce qu'un métier exige des actions cent fois recommencées, et une espèce d'entraînement qui abrutit, comme celui du coureur autour de la piste. Pour apprendre un métier, il faut croire et obéir. Songez aux exercices du pianiste. Peut-on dire qu'il est musicien quand il les fait ? Non. Il est cheval de manège, ou chien savant. Il agit, il ne pense pas. Il sait pour les autres, non pour lui. Il m'éclairera peut-être, comme fait la torche, qui éclaire et ne voit point. (...)

" Qu'est-ce que donc que savoir pour soi ? Je réponds : c'est savoir tout. Je n'entends pas par là une vague science, toute en paroles ; non, mais tout au contraire la science précise d'une chose, qui rattache cette chose à tout le reste. Le paysan, par métier, prévoit la rosée ; l'insecte sans doute aussi. Mais savoir la rosée, c'est comprendre que le paysan peut la prévoir. C'est apercevoir comment elle tient à l'évaporation, à la conductibilité, au rayonnement, à la pureté du ciel, aux saisons, à tout. Qui sait bien la rosée sait tout. Seulement, c'est long. Le paysan dirait que c'est du temps perdu ; l'abeille dirait la même chose. C'est pourtant par la contemplation que l'homme est homme (...)" Alain, Propos d'un Normand 1906-1914 tome I, NRF-Gallimard, 1952, 7è éd., LXXVI, pp. 148, 149.

On pourra s'offusquer de l'assimilation faite par le philosophe-métaphysicien entre "esclavage" et "apprentissage" et fustiger sa démonstration de la supériorité du savoir, de l'instruction et de la contemplation sur le faire. Mais n'oublions pas qu'Emile Auguste Chartier (1868-1951), dit Alain, fut un fervent citoyen qui, très tôt, s'engagea dans les universités populaires à Lorient, puis à Rouen. Observons également qu'il écrit ce billet en 1909, soit bien avant l'organisation même de l'apprentissage en France. Rappelons-en les grandes dates. 25 juillet 1919 : la loi Astier, véritable charte de l’enseignement technique, organise l’apprentissage et crée des cours professionnels obligatoires. 1922 : le décret du 26 septembre 1922 institue l’orientation professionnelle, donne la possibilité de créer des offices d’orientation professionnelle pour déceler des contre-indications médicales et psychologiques et assurer le placement des adolescents en apprentissage ; ces premiers offices sont placés sous l’autorité du sous-secrétariat à l’enseignement technique (notons au passage que la création et la mise en système de l'orientation sont contemporaines, en France, de celles de l'apprentissage ; plus encore, elles sont intimement liées ; par exemple, en 1928, à la préfecture de la Sarthe au Mans, on crée le « Cabinet d’orientation professionnelle et de placement en apprentissage », directeur Marcel Henri ; il deviendra vite « Office d’orientation professionnelle », puis, à partir de 1938, « Centre d’orientation professionnelle »). Le décret-loi du 24 mai 1938 (ministre de l'éducation nationale Jean Zay) instaure le dispositif relatif à l’orientation et à la formation professionnelle ; des secrétariats d’orientation professionnelle sont créés dans chaque département, ainsi que des offices d’orientation professionnelle. Tout jeune de 14 à 17 ans employé dans le commerce et l’industrie doit recevoir, sauf cas d’inaptitude, « une éducation professionnelle pratique, sans préjudice d’un complément de culture générale ». L’inaptitude est prononcée « par le secrétariat d’orientation professionnelle, après avis des centres d’orientation professionnelle ». Le secrétariat d’orientation professionnelle délivre un certificat d’orientation professionnelle. Les actuels Centres d'information et d'orientation à gestion départementale sont directement issus du décret-loi de 1938 : l'obligation l'égale, pour les CIO, de délivrer un "avis d'orientation" ou un "avis circonstancié d'orientation" sera en application de 1938 à 1987. La loi du 16 juillet 1971 (ministre de l'éducation nationale Olivier Guichard) fait du contrat d'apprentissage une variété du contrat de travail et confie la formation générale et technologique des apprentis aux centres de formation d'apprentis (CFA). La loi du 23 juillet 1987 (ministre des affaires sociales et de l'emploi Philippe Séguin) instaure l'apprentissage comme une filière totale, du CAP à l'ingénieur, désormais tous les diplômes peuvent y être préparés ; du coup, l'âge limite d'accès passe de 20 à 26 ans, et la durée de formation en CFA s'accroît, au point qu'autrefois cantonné au CAP, l'apprentissage se développe désormais aux niveaux IV, III et au-delà. Il aura fallu près d'un siècle pour en arriver là. Au prix d'une "singulière métamorphose" explicitée par Gilles Moreau : la scolarisation des savoirs dispensés.

Aujourd'hui, plus personne ne met en doute le fait que l'apprentissage soit devenu à la fois une pratique professionnelle et un savoir sur la pratique, un savoir pratique et une instruction, une compétence technique et une connaissance théorique.

Je dédie ce billet à mes grands-parents maternels Marie-Ange, maroquinière, fille et petite-fille d'artisans coiffeurs, ferblantiers, et à Pierre, horloger, entré en apprentissage en 1911, dès ses 11 ans, et qui s'arrêta en 1970, 59 ans plus tard... L'une et l'autre, dans leur boutique, ont enchanté mon enfance. Je le dédie aussi à André et Alain, artisans-taxis et à tous ces milliers d'artisans qui, chaque jour, réinventent le travail, en qualité.