signalent Brigitte Tison, ethnologue et psychologue, Juliette Leconte, psychologue et psychothérapeute à France Terre d'asile, dans l'ouvrage qu'elles coordonnent sous le titre Mineurs étrangers non accompagnés, dires et réflexions de psychologues (Lharmattan, 2018).

Le parcours du combattant du jeune mineur étranger isolé

On pourrait croire que, lorsqu'il arrive en France, le parcours du combattant, le combat pour la survie de ces jeunes adolescents et adolescentes est derrière eux : Parcourir tant de kilomètres à travers terre, sur mer, surmonter les dangers en tous genres, guerres, viols, rapts, vols, endoctrinement, tortures, qui peut sortir indemne de tous ces obstacles ? (p. 39) Et encore : Le jeune mineur isolé qui débarque sur notre territoire n'en a pas fini avec les difficultés. Il doit faire un véritable parcours du combattant. Et déjà fragilisé par le vécu subi à travers son périple pour arriver en France, il est encore fragilisé par toutes les démarches qu'il a à effectuer, voire menacé puisqu'il ne sait pas s'il pourra rester ou non sur le territoire (p. 37). Et il faut bien voir que ces jeunes ont quitté leur pays au moment même où ils entraient dans l'adolescence ; de ce fait, ils n'ont pas vécu les rituels liés à l'entrée dans un nouvel âge de la vie.

Le stress post-traumatique des adolescents

Parmi les différentes sources de traumatismes, le traumatisme de guerre est particulièrement éprouvant chez les adolescents et entraîne un stress post-traumatique aigu. Ses caractéristiques : peurs intenses, sentiment d'être sans espoir, sentiment d'horreur, toutes ses conséquences apparaissant dans le long terme. L'expérience traumatisante revient de façon compulsive, répétitive, sous forme de reviviscences sensitives, émotionnelles, de rêves qui envahissent sa vie (Mini-DSM-5, coord. M.-A. Crocq, J.-D. Guelfi, Elsevier-Masson, 2016). Syndrome d'évitement : l'adolescent essaie de chasser les idées qui lui rappellent l'expérience vécue, d'éviter les lieux, les situations, les lectures, les images qui le ramènent à l'événement ; cela peut aller jusqu'au clivage (perte de cohérence, troubles de la personnalité). Etat d'alerte, d'hypervigilance, troubles du sommeil, hyperémotivité, explosions de colère, etc. Perte des lieux, des territoires, des repères culturels, perte des proches surtout, parfois dans un acte de guerre, sous les yeux de l'enfant. Déprivation : l'adolescent a vécu une première période de sa vie satisfaisante et maturante ; mais son développement est bloqué par une absence trop longue de la mère, du père, déscolarisation très précoce voire a-scolarisation, etc. Face à l'arrivée dans un pays mythifié mais au fond inconnu, insécurisant, la déprivation s'aggrave, d'où la fréquence d'actes antisociaux.

L'expérience des psychologues près des mineurs isolés

Dans le chapitre 4, Marine Ponthier, psychologue près des mineurs isolés à l'Aide sociale à l'enfance de Paris, présente ses expériences et ses valeurs. Soutenir les jeunes individuellement ou en groupes, soutenir les personnels adultes aussi. En coanimation avec un travailleur social, un psychologue, un interprète-traducteur, la psychologue anime des petits groupes mensuels de soutien mutuel composés de 5-6 jeunes : Maliens, Bengladais, Pakistanais, Egyptiens, Indiens, etc. Mais aussi un groupe spécifique de jeunes adolescentes francophones. En tant que go between, elle se situe en position clinique métaculturelle : Je ne connais pas la culture spécifique de chaque jeune, mais je sais l'importance qu'elle revêt pour lui (p. 68). Ainsi, une dynamique transculturelle se met en place : travail sur la limite entre soi et l'autre, entre dedans et dehors, entre psychè et culture. Elle s'appuie sur les trois dimensions décrites par Winnicott (1969) : holding (tenir, contenir, soutenir), handling (la manière de bien traiter), object presenting (présentation des choses du monde à petite dose, afin de les rendre assimilables). Triple travail clinique de mise en signe (symptômes), de mise en scène (contextualisation) et de mise en sens. Pour reprendre Widlöcher (2008), elle pratique une psychothérapie de soutien qui consiste à maintenir debout, encourager, empêcher de tomber, fortifier, écouter. L'accent est mis sur les ressources que chacun porte en soi. D'après elle, ces jeunes adolescentes et adolescents ont une grande capacité de métabolisation, de symbolisation.

Par exemple, Mamidou, peul guinéen de 15 ans, dont les parents sont morts des suites de la fièvre Ebola, et accusé par sa famille d'avoir été le sorcier coupable de ces deux morts, d'où son exil à Paris. Après un travail psychique, Mamadou retrouvera le sommeil et trouvera le chemin de la langue française et de l'école jusqu'à un CAP de pâtisserie.

A la permanence de soins de santé en psychiatrie (PASS) du CHU de Nantes chargée d'évaluer la minorité chez les mineurs isolés, la psychologue Laetitia Cuisinier Calvino insiste à juste titre sur la surcharge de stress créée par cette procédure administrative (évaluation de l'âge osseux). Elle présente le dispositif psychologique de soutien composé d'un entretien initial conduit en binôme psychologue-médecin et d'un protocole pouvant aller jusqu'à 10 à 15 entretiens de suivi. Prouver mon âge, prouver que j'ai besoin de soutien, demander une école, exprimer mon mal-être, que d'évaluations ! Elle ajoute : Le refus de la minorité a un impact pour ces jeunes déracinés, en rupture culturelle et dans une phase de remaniements psychiques amenant à vivre une phase de vulnérabilité importante : refus identitaire, barrage à la vie de réussite idéalisée, déstabilisation dans la construction identitaire, incompréhension du fonctionnement du pays d'accueil (p. 111-112).

Afin de renouer avec une initiation avortée, Alexa Difi, Abdel Tahar et Marie-Rose Moro présentent tout l'intérêt de l'art-thérapie en tant qu'utilisation thérapeutique du processus de création artistique : vidéo, arts plastiques, cinéma, rap, danse, théâtre. Ainsi les adolescents retrouvent-ils des émotions, des sensations du monde qu'ils ont quitté : l'enfant quitte son pays comme le futur initié quitte son village, l'exilé se sépare de sa communauté comme l'initié de son village, la conduite vers la protection de l'enfance s'apparente à l'entrée dans le bois sacré, l'apprentissage d'une nouvelle langue est l'apprentissage de la douleur, le corps doit supporter la douleur et la souffrance, les arts-thérapeutes sont comme la divinité du bois sacré (p. 115).

Intéressons-nous à ces subjectivités, à ces singularités, à ces vies. Ces jeunes ont souvent tout perdu : leur pays, leur famille, leurs parents, leurs amis, leur environnement, leur culture, leur langue. Ils arrivent porteurs de blessures et de douleurs invisibles, indicibles, mais bel et bien là. A l'école, au collège, au lycée, à l'université, les psychologues de l'éducation nationale ont une place, une position et une expérience indispensables en la matière. Ils ont bien sûr à se former en psychologie clinique transculturelle, aussi bien en formation initiale qu'en formation continue. Quant à leur employeur, le ministère de l'éducation nationale, il se fourvoierait à méconnaître leur rôle. Oui, il est grand temps d'accroître très sensiblement le nombre des psychologues de l'éducation nationale afin de leur permettre, tout simplement, de faire leur travail pour les plus démunis ! Nous en sommes, à ce jour, très très loin !