Testeur ou affecteur, faut-il choisir ?

Extraits. L'expression testeur-affecteur nous semble dévoiler une réalité qui a du mal à trouver verbalement son expression consciente dans le public, bien qu’elle se manifeste assez souvent. (...) Par testeur-affecteur, nous entendons la personne qui serait capable, à l'aide de tests appropriés, de définir les caractéristiques d’une personne et la place que doit trouver chaque personne dans les formations puis dans les activités professionnelles et les métiers, donc dans la société. Cette tâche qui paraît complexe, certains partenaires du conseiller d’orientation lui demandent de la réaliser.

Ce serait si simple en effet, nous dit Jacques Giust, si, avec la passation d'une bonne batterie de tests, on pouvait dire à l’élève : Tu es fait pour telle profession ou tel métier ; donc tu dois faire telle ou telle formation qui te mènera à ces activités. Ce faisant, on en oublierait les situations et réalités auxquelles sont confrontés les enseignants : oubli de la personnalité globale de l'élève, oubli de la relation maître-élève et de sa complexité, oubli du désir d'autrui (parfois, négation de son désir), oubli du monde du travail, et de ses caractéristiques changeantes, auxquel les jeunes doivent s'affronter et s'adapter. Oubli ? Dénégation ? Déni ?

Ce désir inavoué, ce fantasme laissent place, selon l'auteur, à une conception réductrice de l'homme et de la femme telle que The right man at the right place. Pour l'auteur, elle permettrait aussi aux professeurs de se débarrasser d'un élève en grande difficulté, d’un élève très gênant ou très encombrant, qu'on ne comprend pas ou ne supporte pas, à l’aide d’une rationalité de type psychologique ou psychotechnique. L'élève ne serait plus là, devant l'enseignant, mais à l'endroit où il aurait dû toujours être : ailleurs, autrement dit dans une autre école, une autre institution ou dans tel métier. Ndlr : ajoutons que, pendant longtemps et jusqu'à une date récente, les conseils de classe pouvaient formuler l'expression Orientation : vie active sur les bulletins trimestriels du troisième trimestre, pratique heureusement disparue au fil des ans sur fond de mission générale d'insertion des jeunes et de lutte contre le décrochage scolaire, mais la France revient de loin en ce domaine, et n'en a pas fini, en 2018, avec cette école à deux vitesses...

Et, ajoute l'auteur : Lorsque le conseiller d'orientation mesure des aptitudes générales, verbales, numériques, spatiales, psychomotrices, quand il joue à être le trouveur de solutions au sein du conseil de classe pour les élèves qui posent problème, sans renvoyer la situation à l'institution qui peut les provoquer en partie et qui les ignore souvent, quand, en fin d'année scolaire, il se transforme en dépanneur, en bricoleur pour essayer de placer quelques élèves qui, sans lui, ne seraient peut être pas affectés et qu'ainsi il essaie de conjurer maladroitement les dysfonctionnements de l'affectation administrative, il nous semble que le conseiller d'orientation indique la voie d'une orientation de type autoritaire. (...) Cette place réservée d'avance à chacun, n'est-ce pas ce qui sourd imperceptiblement et inconsciemment sous toutes les conceptions et toutes les pratiques habituelles, traditionnelles, de l’orientation ?

D'autres vies que les siennes : confirmeur, public relation, documentaliste, informateur, dépanneur ou bricoleur...

Figures répandues dans la communauté éducative, les trois images de testeur, d'orienteur et de testeur-affecteur en appellent d'autres : le confirmeur des décisions prises dans l'établissement scolaire, le public-relation quand le conseiller assouplit sa position de confirmeur et reçoit enfants, parents pour leur expliquer ces décisions, le documentaliste ou l’informateur quand le conseiller se consacre avant tout à l’information des élèves, le dépanneur ou bricoleur qui joue du téléphone et de ses relations pour affecter des élèves en fin d’année scolaire, l'avocat des élèves, l'expert, le catalyseur des réunions, l'animateur des groupes, le synthétiseur des avis, l'analyseur des groupes, le manipulateur pour parvenir à ce qu'il souhaite, le formateur qui cherche à transmettre, le marginal perçu comme doux rêveur pour certains.

À travers l'examen attentif, détaillé et critique des trois représentations analysées dans son triptyque, Jacques Giust ouvre des voies de réflexion aiguës et ne les referme pas de si tôt, il maintient un questionnement et ne l'oublie pas à l'aide d'un discours totalisant qui prétendrait décrire seulement, sans le questionner profondément, ce que devrait être le bon conseiller d'orientation. Pourquoi ces représentations auront-elles fleuri dans les années 1970-1980 ? Pourquoi auront-elles seulement été possibles ? A travers elles, des habitudes, des déclarations d'intentions et des théories, des pratiques et des conduites, des médiations et des interventions ont été questionnées avec méthode et lucidité, sans complaisance. Témoignage unique d'une grande exigence personnelle et professionnelle pour le métier que l'auteur venait de choisir à peine quelques années avant la rédaction des articles. Aujourd'hui, quarante ans après, ces textes nous incitent à réfléchir à l'orientation telle qu'elle se fait ici et maintenant et à continuer de penser une autre orientation pour demain.

Pour aller plus loin : Voir le texte complet du chapitre 3 en annexes .doc et .pdf

A suivre : Posface 2018, par Jacques Giust