On sait que ce manuscrit inachevé de moins de deux cents pages, dont l'auteur envisageait d'en tripler le volume, fut retrouvé après sa mort accidentelle près de sa voiture à Villeblevin (Yonne) le 4 janvier 1960.

Le premier homme revient sur le passé d'Albert Camus pour comprendre d'où il vient et qui il est. Il évoque la vie dure, l'école libératrice, la passion de vivre, et dessine une Algérie tendue d'où sont en train de s'effacer les rêves de paix. Mais qui est, au fond, le premier homme ? L'orphelin du père mort à la guerre alors qu'Albert avait un an ? Au-delà, tout homme n'est-il pas aussi, dès sa naissance, le premier homme, la première femme, qui doit apprendre à vivre par ses propres moyens ?

Au fond, je vais parler des gens que j'aime. En cela, Le premier homme se rapproche davantage de La Recherche (Proust), des Mots (Sartre), des Rêveries du promeneur solitaire ou des Confessions (Rousseau). L'ouvrage recèle des trésors de tendresse avec la mère et la grand-mère, toutes deux analphabètes, Avec l'Algérie qui fit tant souffrir Camus, qui mourut avant la fin de la guerre (accords d'Evian, mars 1962). Mais aussi avec Monsieur Bernard, son instituteur, qui convaincra sa mère et sa grand-mère de laisser Albert passer le concours des bourses et entrer au lycée.

Il partait (M. Bernard) et Jacques restait seul, perdu au milieu de ces femmes, puis il se précipitait à la fenêtre, regardant son maître qui le saluait une dernière fois et qui le laissait désormais seul, et, au lieu de la joie du succès, une immense peine d'enfant lui tordait le cœur, comme s'il savait d'avance qu'il venait par ce succès d'être arraché au monde innocent et chaleureux des pauvres, monde refermé sur lui-même comme une île dans la société mais où la misère tient lieu de famille et de solidarité, pour être jeté dans un monde inconnu, qui n'était plus le sien, où il ne pouvait croire que les maîtres fussent plus savants que celui-là dont le coeur savait tout, et il devrait désormais apprendre, comprendre sans aide, devenir un homme enfin sans le secours du seul homme qui lui avait porté secours, grandir et s'élever seul enfin, au prix le plus cher. (pp. 193-194, Folio, édition 2018)

Pour aller plus loin

Pourquoi il faut lire Le premier homme de Camus, F. Culture, 2 juillet 2017, conférence par Agnès Spiquel, présidente de la société des études camusiennes

Société des études camusiennes

Le premier homme, film long-métrage de Gianni Amelio (2011)