La privatisation de l'école s'accélère dans la plupart des pays du monde. La mise en œuvre de mesures spécifiques de privatisation, le développement d’un secteur marchand de l’éducation, mais aussi le développement des notions d’individualisme et d’individu percutent l'école publique de plein fouet. Les privatisations en cours de l’éducation ne sont-elles qu'une modalité d’organisation ou de gouvernance parmi d'autres, ou changent-elles fondamentalement la nature même de l'éducation ? Pour répondre à ces questions, ce dossier de la Revue internationale d'éducation de Sèvres rassemble les contributions de treize chercheurs en éducation. Leurs travaux mettent en évidence des problématiques transversales à de nombreux pays.

3 formes de privatisation

Trois formes principales de privatisation sont à l’œuvre : une privatisation par le biais de politiques publiques spécifiques, une privatisation par le marché et une privatisation par une prise en compte croissante d’aspirations et d’intérêts individuels privés. La revue pointe les enjeux démocratiques majeurs de cette croissance protéiforme des modes de privatisation de l’école, qu’ils soient d’ordre éducatif ou politique, comme la nécessaire régulation, peu visible actuellement, de domaines d’activité dont l’autonomisation croissante peut s’avérer problématique. Sur un plan éducatif, il s’agit d’évaluer les effets de ces évolutions sur les inégalités sociales de réussite scolaire, sur le développement de différentes formes de ségrégation, sur les contenus de l’enseignement ainsi que sur la capacité d’une éducation privatisée à favoriser l'égalité des chances pour tous et non seulement pour les élèves issus des familles les plus solvables. Sur un plan politique se posent les questions de la légitimité, de la pertinence et de l’efficacité des mesures de privatisation, ainsi que le contrôle démocratique des initiatives en matière de privatisation. Sur un plan financier, les enjeux liés à l’ouverture aux marchés des systèmes publics d’éducation sont colossaux pour différents partenaires commerciaux, organisations non gouvernementales, fondations et autres entreprises.

Privatisation endogène, privatisation exogène

Ball et Youdell (2007) distinguent la privatisation « endogène », procédant de l’intérieur du secteur public, et qui consiste à importer des idées, des techniques et des pratiques provenant du secteur privé afin de s’en rapprocher : développement de véritables « marchés scolaires », officiels ou officieux ; propagation des principes du « New public management » ; mise en œuvre de politiques d’«accountability» dans différents pays ; et la privatisation « exogène », qui correspond à une entrée du secteur privé dans le secteur public de l’éducation. On admet la participation au service public d’éducation d’opérateurs privés à but lucratif et on fait appel à des entreprises privées pour concevoir, gérer ou distribuer certains segments de l’enseignement public. Ainsi, par exemple, le soutien scolaire privé se développe massivement partout dans le monde (privatisation exogène). Ou encore la privatisation accélérée du système scolaire chilien qui a poussé très loin les logiques de marchandisation et de libéralisation en favorisant l’expansion des écoles privées et en permettant la réduction ou la suppression des dépenses des familles choisissant d’inscrire leurs enfants dans une école privée : liberté complète de choix de l’école par les familles, financement étatique du service éducatif au moyen d’une politique universelle de chèques éducation qui ne fait aucune distinction entre écoles publiques et privées à but lucratif ou non lucratif, promotion du recouvrement de droits d’inscription pour des élèves qui se rendent dans des établissements privés financés par l’État, fourniture d’informations aux familles dans une logique de promotion de consommateurs informés (classements d’écoles, indicateurs de réussite), financement par l'impôt de la construction et de l’amélioration des infrastructures scolaires privées, vastes facilités pour la création de nouvelles écoles privées et leur accès à des ressources (privatisation endogène).

Ou bien encore, la généralisation des «academies» dans l’enseignement secondaire britannique – ces établissements gérés par des «trusts», organismes privés d’intérêt général émanant de personnes, d’entreprises, d’associations ou d’églises –. On peut aussi citer le cas de la Côte-d'Ivoire où, depuis l'indépendance (1960), le nombre d'établissements scolaires privés a été multiplié par sept ; ou encore l'Inde, où le nombre d’inscriptions dans les établissements d’enseignement privés a augmenté de 15 millions en huit ans, soit une hausse de 47 %. En France, en Belgique, le secteur privé « contribue au service public d’éducation » et la collectivité le finance et le contrôle par le biais de relations contractuelles. Dans un autre registre, en France, le nombre d’enfants instruits dans le cadre familial, donc hors établissement scolaire, s’il reste tout à fait minime au regard des millions d’élèves scolarisés dans ce pays, a été multiplié par trois en dix ans, d’après l’enquête coordonnée par Philippe Bongrand. Enfin, aux Etats-Unis, on ne se limite pas aux deux mesures phares que sont les charter schools (établissements scolaires publics gérés par des organismes privés) et les chèques éducation ; d’autres produits financiers ont vu le jour : comptes d’épargne individuels dédiés à l’éducation, crédits d’impôt, auxquels se sont ajoutées l’ouverture de plusieurs marchés éducatifs privés ainsi que l’apparition d’organismes de gestion commercialisant leurs services auprès des établissements scolaires publics comme privés.

C’est souvent par la promotion de la logique du marché à tous les niveaux du système éducatif que se développe la privatisation. Les acteurs sociaux sont à la recherche d'un modèle d’éducation prenant davantage en compte leurs aspirations et intérêts individuels privés. Dans le cas du développement de l'instruction à domicile («homeschooling») en France, de nombreux parents ayant recours à l’instruction en famille le font après avoir épuisé pour leur enfant tous les aménagements possibles de la scolarité existant dans l’école publique. Dans ce contexte, le renforcement des contrôles au cours des dernières années a pour effet paradoxal d’accroître le processus de privatisation de l’éducation à l’œuvre, en tentant de le limiter : d’une part elle encourage progressivement les familles dans leur défiance envers l’État, propice à un repli sur leur sphère privée immédiate, d’autre part elle contribue à l’institutionnalisation de l’instruction en famille, en la consacrant comme problème politique. Le soutien scolaire privé, subventionné largement par l'Etat, tend à progressivement soustraire à l’enseignement officiel une partie de ses ressources et de ses missions ; des enseignants consacrent une moindre attention à leur classe pour s’investir beaucoup plus dans les activités de soutien privé mieux rémunérées ; des plateformes spécialisées laissent présager une « uberisation » du soutien scolaire.

Limiter et réguler les différentes formes de privatisation de l'éducation est un enjeu démocratique majeur. Cette régulation est d’abord rendue nécessaire par les effets inattendus ou décevants des privatisations ; en effet, aucune étude probante ne montre de façon évidente l'impact scolaire positif de ces politiques. D'un autre côté, les effets négatifs de la privatisation sont nombreux en termes de ségrégation et de paupérisation des établissements scolaires publics. Le risque est grand en effet que, faute d’un contrôle démocratique efficace, l’éducation privée ne « s’autonomise », pour reprendre les termes de Cristián Bellei, et ne fonctionne que selon les intérêts et les priorités des acteurs dominants qui la contrôlent. Comme l'indiquent Thierry Chevaillier et Xavier Pons, Il y a là en tout cas à faire preuve rapidement d’imagination institutionnelle pour que la promotion de la liberté de et dans l’éducation ne se traduise pas, ce qui serait un comble bien dramatique, par un recul de la démocratie. On ne saurait mieux dire.