Il n'obtient que 337.800 voix, dont la mienne, soit 1,3% des suffrages exprimés. Moins qu'Arlette Laguiller (Lutte ouvrière : 2,3%) et Jean Royer (Divers droite : 3,1%), mais plus que Jean-Marie Le Pen (Front national : 0,75%). Quelques jours avant le premier tour des élections, le naturaliste biologiste, explorateur, érudit et humaniste français Théodore Monod (1902-2000) publie, dans l'édition Ouest-France du 18 avril 1974, René Dumont, une candidature hors série….

Voici ce très beau texte :

''Toute campagne électorale, dans un pays qui se veut démocratique, doit être l'occasion d'un vaste débat. À côté du grand jeu traditionnel de la politique, aux objectifs trop souvent limités par l'ignorance, la crainte de déplaire, l'absence de tout intérêt pour bien des questions pourtant graves ou vitales, mais foncièrement étrangères au politicien professionnel, il est bon, il est nécessaire que d'autres voix sachent rompre le silence.

On peut en être assuré, les candidats «lourds», les grands ténors limiteront leurs exposés aux aspects politiques, économiques ou sociaux de leur programme. Aucun d'entre eux ne parlera spontanément de l'alcoolisme, du tabac cancérigène, des massacres illégaux d'oiseaux migrateurs, des jeux cruels et barbares tels que chasse à courre ou corrida, du sort trop souvent inhumain des bêtes d'abattoir, des stupides gaspillages entraînés par notre glorieuse bombe atomique, des inconvénients ou des risques des centrales nucléaires, de l'engouement malsain, et volontairement entretenu, pour les jeux de hasard (loterie ou tiercé), favorisés par un État qui y trouve profit, etc.

Sujets tabous ? Du moins pour l'éloquence officielle, mais sujets dont un pays se prétendant civilisé ne saurait se désintéresser sans abdiquer ce qui doit faire l'honneur d'un être pensant, réfléchi et fraternel. Et c'est bien pourquoi, parmi les candidatures dites «marginales», il en est une, tout de même, qui se réclame de la défense de l'environnement, de l'écologie, de la conservation de la nature, c'est-à-dire, tout simplement, de l'avenir de l'homme sur une planète qu'il a su si efficacement saccager que l'heure est enfin venue de songer avec sérieux à trouver les moyens d'assurer sa survie, menacée désormais par tant de périls nouveaux, nés de l'accélération démentielle d'un progrès technique voulant découvrir sa fin en lui-même et refusant toute considération morale.

Mon ami le professeur Dumont a donc accepté d'être le porte-parole de ceux qui croient à autre chose qu'à ce qui se pèse, se mesure et se vend, de ceux qui choisissent le «mieux» contre le «plus», qui font passer «l'être» avant «l'avoir», refusent la désolante condition de «l'homme vide aux mains pleines» qu'on nous prône et savent que par-delà les vaines logomachies des puissants et les habiletés des profiteurs, ce qu'il nous faut aujourd'hui, sous peine de périr, c'est tout simplement, comme on l'a dit, «une morale à la mesure de notre puissance…» Faute de quoi, on pourra et on devra tout craindre.

Spécialiste des problèmes de la production agricole, tropicale en particulier, René Dumont est tout spécialement qualifié pour nous dire ce que représente pour l'avenir des hommes l'effrayant décalage, qui s'aggrave sans cesse, entre les rendements de l'agriculture et une explosion démographique dont le rythme, s'il devait se poursuivre longtemps, provoquerait famines et catastrophes. Il insistera certainement sur le scandale d'une humanité au sein de laquelle les riches vont être de plus en plus riches − et accapareront la plus grosse part des biens disponibles − et les pauvres de plus en plus pauvres, perspective intolérable, sauf pour les résignés et les égoïstes qui, à tous les niveaux, individus, clans, classes, partis, nations, ne manquent pas…

René Dumont est un homme courageux, aux convictions généreuses et qu'il n'hésite pas à affirmer, sans souci du qu'en dira-t-on, alors que nombre de mes collègues s'effraient à la seule idée de se faire mal voir des puissants et de passer pour hérétiques auprès de l'orthodoxie régnante. Lui, au contraire, n'a pas peur. Je l'ai vu un jour monté sur un banc, en pleine rue, proclamer sa solidarité avec le jeune objecteur que nous allions, en cortège, accompagner au commissariat. Et je n'oublierai pas non plus, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne en mai 68, une réunion organisée par les Citoyens du Monde, et où Jean Rostand, René Dumont et moi-même devions tenter de communiquer à cet immense auditoire quelque chose de notre foi et de notre espérance, de notre indignation aussi devant l'état d'un monde n'apparaissant que trop souvent comme une simple barbarie, savante, scientifique, technique, sans doute, mais barbarie quand même.

Pour une fois donc, c'est un prophète qui aura, pour quelques jours, une audience nationale. Les raisonnables, les réalistes vont, bien entendu, l'accuser d'utopie, oubliant que le mot désigne l'irréalisable mais seulement l'irréalisé. Un message, salutaire, nous sera adressé. Saurons-nous l'écouter ? Saurons-nous, surtout, l'entendre et en incarner les exigences ? Les véritables amis du «progrès», du seul authentique progrès − celui des comportements, des pratiques et des mœurs − le souhaiteront avec moi ardemment.''

Face aux raisonnables, aux réalistes, aux puissants, aux grands ténors, aux politiciens professionnels, un prophète, un utopiste, un citoyen du monde, un homme de conviction ne pouvait gagner des élections présidentielles en 1974, ni même espérer convaincre ne serait-ce que 10% des électeurs. Il fut pris pour un histrion, un farfelu, un amateur d'un tour et puis s'en va, un prof donneur de leçons. Bref, pour un type sympa mais pas sérieux. Près de cinquante ans après, on sait pourtant que René Dumont aura eu raison trop tôt. L'avenir très proche dira si les Françaises et les Français ont enfin compris son message.

Cet article a été modifié le 6 avril 2020

Parmi les nombreux ouvrages de René Dumont :

L'utopie ou la mort ! Seuil, 1973

Terres vivantes, voyages d'un agronome autour du monde, Plon, Terres humaines, 1961

René Dumont sur France culture avec Alfred Sauvy : Pour en finir avec la société de gaspillage, le 15 mai 1973