Pour lui en effet, l’un des faits marquants du confinement est que les États ont eu la légitimité nécessaire pour limiter l’activité économique ou la circulation des personnes au nom d’impératifs sanitaires. Toutefois, qu’ils ne puissent en faire autant avec les questions climatiques impose de réfléchir à notre modèle politique et social. Il propose de lancer la rédaction de cahiers de doléances. Chiche ?

EXTRAITS

L’actuelle pandémie nous dépasse du point de vue sanitaire, économique, mais aussi écologique. Est-il possible aujourd’hui de cerner ce phénomène en prenant en compte toutes ces dimensions ? Ce qui est commun à tout le monde, c’est que nous sommes tout à fait dépassés par la dimension de l’événement. Nos outils d’analyse sont insuffisants. Je voyais à peu près comment cerner la crise sanitaire. Mais la crise économique qui s’y articule me paraît tellement massive que je suis tenté de partir à la campagne et de m’écarter de ces problèmes sans plus penser à rien ! On ne peut encore cerner le virus, socialement, politiquement, collectivement. Il est une construction extrêmement labile, quand on pense qu’on n’est même pas capable de s’entendre sur la façon de faire des essais cliniques. Toutes les solutions classiques sont poussées à bout, et comme c’est souvent le cas en situation de crise, on fait feu de tout bois. Mais ce n’est pas une spécificité de cette pandémie. Si vous faites l’histoire du pastorisme, celle des sciences du XIXe siècle, ou l’histoire des antibiotiques au XXe, vous trouvez des situations tout à fait semblables, avec des disputes, des interrogations, des comités éthiques. (...)

Vitesse d'accélération des crises

Techniquement, il y a évidemment la déforestation, qui nous met au contact d’animaux vecteurs de virus nouveaux. Au-delà, il y a surtout un rapport d’échelle : celle que le virus a donnée à son développement est aussi celle à laquelle se déploiera la catastrophe climatique.

Pandémie : crash-test raté

Ce test, nous l’avons raté, car nous avons fait exactement ce qu’il ne faudra pas faire face à la crise écologique, c’est-à-dire déclencher une crise économique gravissime associée à l’abandon de certaines libertés. Il va falloir en tirer des leçons, car ce qui nous attend exigera des mesures aussi radicales et nous conduira à une tension du corps social équivalente, mais sur un temps plus long.

Nature et culture : où atterrir ?

Le schème nature-culture est tellement ancré dans les sociétés occidentales que je ne vois pas ce qui pourrait vraiment l’ébranler. (...) On s’éloigne du mouvement d’atterrissage que je décris dans Où atterrir ? (La découverte, 2017), de l’objectif de nouer des liens avec le terrestre, et on va toujours plus loin vers le hors-sol : on ne se touche plus, on ne se sent plus, on ne se voit plus. On est sur Internet, et on est tous en voie de téléchargement sur le cloud. C’est une catastrophe majeure, car nous restons des babouins, nous avons besoin de nous toucher, de nous épouiller ! On dit que nos facultés cognitives commencent à diminuer considérablement, et je le crois assez volontiers. Il y a donc deux viralités dans cette affaire : celle du virus et celle du Web. Les deux sont en résonance, et je suis intéressé de voir que plein de gens que je connais arrêtent d’écouter les nouvelles, qu’ils ne lisent plus que le journal. Il y a une nécessité de couper les liens de cette hystérisation générale qui s’avère épuisante.

De quoi dépendons-nous ? Pour de nouveaux cahiers de doléances

(...) Nous sommes en plein flottement, parce que nous n’avons pas une description commune du monde, ni de repères partagés. Si je vous parle éoliennes, avortement, permaculture, viande rouge, aviation, tourisme de masse, vous allez vous orienter dans des directions différentes de vos voisins, sans alignement des positions comme on pouvait globalement les trouver dans la description socialiste des classes sociales. Les questions sont si immenses que les individus se sentent complètement perdus devant elles. On ne peut donc pas faire l’économie du passage par la description. Il faut demander aux gens de rentrer dans les détails des positions qu’ils prennent, de dire de quoi ils ne pourraient se passer, et ce qui leur semble dispensable, avec un niveau de précision qui doit être extraordinairement développé. Cela conduit les gens, plutôt que de se tourner «par défaut» vers l’État ou vers le cloud pour obtenir une description de la situation du monde, à revenir à cette question : de quoi dépendons-nous ?

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