Il jette encore un regard par la fenêtre un très bref coup d'oeil pour voir une dernière fois les étoiles. Puis, dans l'obscurité, bien que personne ne le voie, il sourit. Dino Buzzati, Le désert des Tartares, 1949.

Des faits aux concepts

Pour commencer, les auteurs définissent le paradigme des 12 besoins psychosociaux (pages 10-11). Face aux traumatismes, ils précisent ensuite, sage précaution, ce que n'est pas la résilience : accommodation, motivation à l'accomplissement, clivage, déni (les deux premières notions issues de la psychologie cognitive ou conative, les deux derniers de la psychanalyse). Ils distinguent ainsi 4 notions-clés : la résistance (rester comme avant), la désistance (désinvestir une partie de son développement, ataraxie), la désilience (renoncement à toute perspective d'épanouissement psychosocial, désocialisation, dépression), la résilience (reconstruction, coping=faire face).

Pour construire leur corpus, ils ont mis en place une démarche inductive inhabituelle, allant de l'indice (faits observés) à l'indicateur et au concept. Trois sortes d'éléments ont été recueillis : 113 entretiens cliniques avec des sujets en reconstruction dans des services d'aides spécialisées ; l'analyse de contenu de témoignages écrits (traumas publics) ; l'analyse de récits autobiographiques détaillés.

À partir des entretiens cliniques, Pourtois, Humbeeck et Desmet ont constitué trois groupes : ceux qui déclarent avoir dépassé leur traumatisme et sont engagés dans un parcours personnel de néo-développement (malgré ce qui m'est arrivé, j'aime ma vie actuelle et je m'y sens heureux.se) ; celles qui ne sont pas parvenues à dépasser les difficultés psychosociales auxquelles elles sont exposées depuis leur exposition à l'événement traumatique (ce que j'ai vécu est trop lourd à porter, je ne m'en sors pas) ; ceux qui tentent de faire face (ce que je vis actuellement est terrible, j'ignore complètement comment sera mon avenir).

Des 77 indices (les mots qui disent le trauma) aux 26 indicateurs de développement post-traumatique (les termes qui rendent compte, qui condensent le sens), les auteurs brossent un tableau des 26 concepts relatifs au développement post-traumatique (page 67). Évaluer la résilience consiste à mettre en examen le processus que le sujet met en oeuvre pour aller de l'avant après avoir subi un fracas. Et chacun des concepts est en réalité une ressource à disposition du sujet. De très belles vignettes cliniques illustrent fort clairement le propos : Émeline (pages 42-49), Bernard (pages 269 et sv.), etc.

Les 26 ressources

Vu leur richesse et leur opérationnalité pour chacun d'entre nous, je ne résiste pas au plaisir de les nommer toutes en infra.

Ressources affectives : (1) sourit de manière attachante, (2) fait preuve du sens de l'humour (L'humour est une façon de se tirer d'embarras sans se tirer d'affaire, L. Scutenaire, Lunes rousses, 1987), (3) fait preuve d'amabilité et de charme, (4) fait preuve d'optimisme, (5) éprouve un sentiment d'acceptation.

Ressources cognitives : (6) intelligence (aptitude à apprendre), (7) réalisme, (8) imagination créatrice, (9) aptitudes ludiques, (10) attention focalisée ou sélective, (11) coping (faire face) (V. Hugo : Je prétends regarder face à face le gouffre), (12) accomplissement par l'activité (vivre, c'est agir), (13) sens de l'organisation.

Ressources sociales : (14) socia(bi)lité, (15) sens éthique, (16) stabilité identitaire, (17) moralité, (18) altruisme, (19) autonomie, (20) narration de soi, (21) estime de soi stable.

Ressources conatives : (22) empathie ou compassion, (23) intelligence émotionnelle, (24) motivation, (25) spiritualité, (26) sens esthétique.

En conclusion de cet ouvrage particulièrement stimulant préfacé par Boris Cyrulnik, Pourtois, Desmet et Humbeeck montrent que le néo-développement résilient, juste après le fracas, s'apparente à de nombreux personnages des contes dits pour enfants. Par exemple, le petit canard claudiquant d'Andersen qui se transforme en cygne, ce qui constitue métamorphose du sujet et suscite étonnement chez autrui. Les auteurs concluent en entrevoyant un double espoir. Affirmer qu'il est toujours possible de découvrir en chaque personne un réservoir d'humanité qui lui permet de se sentir (re)vivre quand tout le prédispose à s'effondrer et/ou à disparaître ; l'éducation est possible, partout, tout le temps et pour chacun, quel que soit l'état de sa vie (page 320). Éduquer pour laisser, quoi qu'il arrive, une chance à chacun d'évoluer en préservant sa part d'humanité. Éduquer pour apprendre à être soi, à le rester ou à le devenir au-delà des épreuves. Conjuguer l'espoir en aidant le sujet à s'affranchir de son passé, en lui permettant d'agir par lui-même et pour les autres dans son présent et en l'autorisant à disposer d'un avenir qui répond à ses attentes.

Ce billet a été modifié le 23 mars 2021

Pour une mise en question de la notion de résilience :

Ribault T. (2021), Contre la résilience, à Fukushima et ailleurs, éditions L'échappée. Un pamphlet fort bien argumenté et documenté à charge contre la notion même de résilience, dernier avatar de l'idéologie de l'adaptation qui, d'après l'auteur, érige les victimes en cogestionnaires de leur propre dévastation. Une des impostures solutionnistes de notre époque. Peut-on raisonnablement faire du malheur un mérite ?