Et Paul Ricoeur (1913-2005) poursuit :

Ainsi, la profession que tu prendras n'est pas hors de toi, mais en toi. Elle doit naître de toi, tu dois la sentir grandir en toi et la cueillir quand elle est mûre. Tu ne choisis pas une profession, parce que ce choix serait en réalité le choix de toi-même. On ne se choisit pas soi-même parmi un lot de possibles. Tu dois plutôt te reconnaître toi-même, reconnaître ton visage futur, tes gestes futurs, tes paroles futures dans un métier, dans une profession. Il faut que tu te voies toi-même, que tu t'entendes toi-même, plaidant ou soignant des malades, ou gérant une usine, ou dirigeant un personnel, ou commandant des soldats, ou parcourant la forêt africaine. Oui, je te le dis, il faut que ton métier t'apparaisse d'abord comme un appel monté du fond de la vie.

Un appel ? Tu sais ce qu'est un appel ? En effet, c'est une parole qui t'est adressée sous cette forme : "O toi, deviens ceci ! O toi", c'est ce que nomme en latin un vocatif. Je dis donc : tu ne choisiras un métier, une profession que si ce métier, cette profession t'apparaît d'abord comme une vocation, un appel à te réaliser toi-même, à épanouir tes aptitudes, à devenir toi-même, à devenir ce que tu es, encore à ton insu.

Vois-tu, ton métier sera pour toi une corvée si tu l'as choisi du dehors entre mille possibilités, si tu l'as acheté comme un vêtement de confection dans un magasin d'habits, tu seras déguisé dans ton métier ; il sera un masque, un boulet, un éteignoir ; il te tuera à petit feu au lieu que ce soit toi qui l'animes et le fasses vivre. Un métier, ce n'est pas une place vide à remplir, c'est une oeuvre à tirer de toi-même.

Autre chose : ton métier sera pour toi un regret et une faute, si tu l'as choisi contre une vocation plus authentique. Je connais des gens qui ont couvert en eux la voix plus pure d'un autre appel. Ils ont étouffé cette voix parce qu'elle parlait de sacrifice, de travail dur pour accéder au but, de gain médiocre, de dévouement dangereux pour les loisirs. Ils ont maintenant un métier, un gagne-pain qui leur a fait faire l'économie de ce sacrifice, de ce travail, de ce dévouement ; ils ont un gagne-pain certes, mais ce métier est sans résonance en eux ; il est le vampire qui leur mange le foie comme le vautour de Prométhée.

Alors je dis ceci : ne choisis pas ta profession seulement en te demandant combien on y gagne, quelle est la retraite, quels en sont les avantages. Ne fais pas seulement un bilan des avantages et des inconvénients. Valéry parle quelquefois de la rime et de toutes les entraves de la poésie comme "gênes exquises". Toute profession a ses entraves, sa versification, ses règles d'élision, le sujet, l'alternance des rimes, bref ses charges. Alors je dis ceci : non seulement sois attentif à toi et écoute la voix ou les voix qui peuvent parler en toi, mais obéis. Mallarmé a une très belle expression pour dire cette docilité à l'inflexion intérieure : "Nager selon". Oui, nage selon la source et rame selon le fleuve.

Tu me dis pourtant : "Je n'entends rien ; aucune voix ne parle plus haut qu'une autre ; ou si une voix parle, ce n'est pas une voix qui me paraisse pure, ce n'est pas le meilleur qui se divise en moi, ce n'est pas une voix qui commande". Alors moi, je lui réponds : "As-tu seulement écouté ? Il y a une façon d'écouter que je te recommande. Si trois ou quatre métiers te séduisent pour des raisons diverses à la façon d'un caprice ou d'une idée vapeur, éprouve ce caprice ou cette idée de deux façons : d'un côté, cherche à connaître par tous les moyens quelqu'un qui a fait de ce métier une vocation, qui en vit profondément et qui fait vivre ce métier comme une flamme ; et regarde l'homme, l'homme dans sa vocation ; ne cherche jamais à éprouver ce métier sans un homme ; éprouve-le avec la mesure d'un être vivant qui en a fait une vocation ; puis, à ce moment, cherche l'écho en toi ; écoute pour savoir si quelque chose répond en toi ; cherche l'accord et la résonance.

Ecoute en toi le paysan, l'artiste, l'homme de loi ou de science, l'ingénieur ou le marin, l'homme d'affaires ou le prédicateur de la Parole. Si tu as questionné ainsi, et écouté ainsi, je suis certain que tu trouveras qui tu es.

Paul Ricoeur a publié cet article dans le numéro 1, mars 1946, de "ça file doucement", journal de l'internat du collège cévenol, Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire), établissement où il enseigné de 1945 à 1949 avant de s'engager dans une carrière universitaire aux universités de Strasbourg, puis à la Sorbonne, à Nanterre et à Chicago, et dans une intense production éditoriale de renommée mondiale.