Dominique Hocquard a accepté de rendre accessible, près d'un quart de siècle après, cet article devenu introuvable. Pour Naville, très critique vis-à-vis de la psychologie des aptitudes développée par Piéron à l'INETOP, l'orientation professionnelle est un des plus grands problèmes sociaux de notre temps, Le choix d'une profession et l'entrée dans la vie active posent la question essentielle, pour toutes les sociétés, du devenir de l'enfant. Pierre Naville discute les problèmes de la division du travail, du développement des aptitudes, de la répartition des activités et de l'éducation permanente. Eclairer la pensée iconoclaste et si féconde de Naville a été le grand mérite de Dominique Hocquard. Je tiens à l'en remercier vivement. Il a souhaité ajouter une postface à son article de 1996. Elle nous incite à relire Théorie de l'orientation professionnelle (Naville, 1945) et nous invite à un Manifeste d'aujourd'hui pour la psychologie et l'orientation, oeuvre non moins indispensable.

POSTFACE par Dominique Hocquard (Extraits)

En 1996, lorsque je rédigeais mon article, (...) la notion de projet personnel de l’élève connaissait un fort engouement auprès des conseillères et conseillers d'orientation de l’époque. La démarche éducative en orientation entrait dans les textes officiels. Nous disposions d’outils qui nous semblaient être à même de renouveler les vieilles conceptions diagnostiques de l’orientation. Avec la notion de ''projet'' notamment, nous allions pouvoir combattre les déterminismes qui plombent les destins. Nous avions entre les mains de quoi enrayer la mécanique de la gestion des flux. Les travaux de Naville sur l’orientation étaient de ce point de vue fort précieux, en ceci qu’ils critiquaient la notion déterministe d’aptitude de Piéron et mettaient l’accent sur l’éducabilité et les capacités d’adaptation et de transformation des individus. (...) À la lumière d’un matérialisme de l’action cher à Naville, nous aurions cependant très vite compris que les notions de choix autonome de l’élève, d’élève acteur de son orientation… formaient une nouvelle mythologie savamment et politiquement construite comme hier la notion d’aptitude utilisée pour justifier une orientation pensée du point de vue de la justice et de l’égalité. (...)

(S')orienter dans un monde et un temps de crises et d'incertitudes

La mondialisation de l’économie, le nombre de travailleurs pauvres, le chômage de masse, le décrochage scolaire, l’aggravation des inégalités liées à l’origine sociale ont fini par avoir raison de notre optimisme ; le dogme libéral a volé en éclats. (...) Si j’avais à réécrire cet article à propos de Pierre Naville, c’est évidemment à partir de ce contexte nouveau que je l’écrirais. Et il est probable que le ton utilisé serait différent. En tout cas, m’appuyant sur ses analyses sociologiques au sujet de l’orientation, je mettrais en avant cette conviction que je n’avais pas en 1996 ou pas de la même manière : il y a aujourd’hui urgence, et spécialement dans le champ de l’orientation initiale, à inventer collectivement ce que peuvent être une vie et une société « écologiques », libérées du modèle productiviste ambiant et respectueuses des autres et de l’environnement.

Les vrais enjeux de la société ne sont plus du côté d’une illusoire progression vers toujours plus de rendement et de croissance, mais dans notre capacité collective à repenser nos manières de vivre, de consommer et d’exercer nos métiers. C’est cette perspective qui est à repenser dès l’école avec l’éducation et l’orientation. (...) Contre cet enthousiasme technocratique, des lycéens, des collégiens se mobilisent pour conjurer l’angoisse d’être la première génération qui va vivre moins bien que ses parents. Que va devenir mon job ? Est-ce que j’aurai ma place dans le monde qui vient ? Est-ce que la révolution numérique en cours permettra à mes enfants d’avoir une place dans la société et de réaliser leurs rêves ? La peur du déclassement, le constat que le travail ne paye plus affectent considérablement la confiance en l’avenir de beaucoup de jeunes. (...)

Quelle est cette politique qui ravage le vivant ?

Alors, dans un monde où les riches sont toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres, où les grandes entreprises sont parfois plus puissantes que les États, on peut se demander à qui sert l’orientation, et à quoi ? (...) Disons-le tout net, que les régions à qui le gouvernement vient d’attribuer la charge de l’orientation et de l’information sur les métiers proposent d’optimiser l’orientation en la soumettant exclusivement à la commande économique, c’est lamentable ; c’est lamentable parce que dans cette décision politique, au-delà des dégâts concernant les CIO et l’avenir du service public d’orientation, c’est la persistance d’une vision archaïque et dangereuse du monde qui continue à être entretenue et à servir de repère dans la représentation juvénile. (...)

Nous voici en 2019. Le corps social est à vif. Quand comprendra-t-on dans ce contexte que l’orientation se renie à vouloir se définir dans les termes exclusifs d’une prestation de service obéissant aux normes et aux standards de qualité arbitrairement exigés par un système de répartition des individus profondément inégalitaire ? Au nom d’une notion aussi vague et incompréhensible que celle d’employabilité, peut-on accepter sans réserve le principe d’un marché des compétences individuelles sur lequel doit se vendre l’individu-roi mis en demeure d’assurer sa propre promotion ? Certes, on reconnaîtra au passage que certains réussissent à s’adapter à cette nouvelle donne, qu’ils consultent des coaches, qu’ils ont une envie légitime de maximiser ainsi leurs chances, de faire preuve d’esprit d’entreprise, d’être les meilleurs et de rentrer dans le jeu de la concurrence et du classement. Le discours libéral s’appuie parfaitement là-dessus et présente ces « gagnants » comme autant de modèles de réussite à prendre en exemple. Mais, du coup, les autres, que deviennent-ils pour que les premiers s’en sortent ? Au fond, quelle est cette politique distillée à l’école et dans le monde de l’orientation qui laisse 1 jeune sur 5 au chômage, qui multiplie les travailleurs pauvres et précaires et qui ravage le vivant ?

À l’heure de l’urgence climatique et de l’urgence sociale liées à des modes de consommation et de production aux effets ravageurs, la question de l’orientation doit être reconsidérée. Il faut raisonner autrement. Il serait pour le moins paradoxal de continuer à la définir à partir d’une vision économique et productiviste vieille de près d’un siècle oubliant les critiques et les controverses qui ont très tôt marqué son évolution depuis ses origines institutionnelles en 1922 (cf. « le mouvement du refus de parvenir » d'Albert Thierry, mais aussi les positions de Roger Gal, Pierre Naville, Henri Wallon…). Paradoxalement, la crise est une chance, celle d’indiquer une autre voie, d’autres manières de vivre, et par conséquent d’aider les jeunes à concevoir d’autres alternatives à ce qui leur est présenté. À l’heure où le Pouvoir a le réel contre lui, il est temps de faire la critique radicale d’un modèle de vie adossé à une vision « industrielle » du monde et qui pendant des décennies a été présenté comme la condition de la réussite sociale. Ce modèle, dont Parcoursup est le répondant éducatif avec son principe « d’optimisation des choix », mérite d’être reconsidéré pour ce à quoi il contribue en fait. Cette volonté de contribuer à briser la machine à produire la pauvreté, l’exclusion, l’inégalité, à tout le moins de l’enrayer, a toujours habité la conscience (malheureuse) des acteurs de l’orientation. Dans l’histoire de l’orientation, moyennant une actualisation de leurs théories, Pierre Naville mais aussi Gustave Monod, René Zazzo, Henri Wallon, Roger Gal ont tracé les perspectives d’un autre chemin, d’un autre modèle de l’orientation et de la psychologie. Ils restent des références précieuses pour rejeter le fatalisme et reprendre espoir même si les repères socio-économiques de leurs réflexions ont changé.

Un manifeste d'aujourd'hui pour la psychologie et l'orientation

Comment préparer les individus et les collectifs à développer des attitudes citoyennes dans le contexte de crises mondiales qui caractérisent l’ère anthropocène dans laquelle nous sommes ? Comment aider les jeunes à inventer de nouvelles formes de vie et d’engagement et à faire des pas de côté par rapport au modèle dominant ? Comment les prévenir du risque qu’ils courent lorsque, surdiplômés d’une école de commerce ou d’ingénieurs, ils vont exercer des activités parfois contraires à leurs valeurs et à l’intérêt général ? Comment les mettre en garde contre une forme de socialisation libérale qui individualise, qui forme à la concurrence, qui dresse les individus les uns contre les autres dans des rapports de compétition élitiste, dans des classements arbitraires ? Comment les sensibiliser à une socialisation préparatoire au vivre ensemble, fondée sur les principes de coopération, de solidarité́ pratiqués à travers des relations collectives plus égalitaires ?

Quels rôles les psychologues jouent-ils ? Que fabriquent-ils ?

(...) Une des questions à se poser est de savoir comment et dans quelle mesure, par nos pratiques professionnelles quotidiennes, à partir de la place qui est la nôtre, nous contribuons à institutionnaliser des logiques, et lesquelles ? Essayer de comprendre ce que je fabrique, à quoi je résiste, à quoi je consens, bref, analyser mes implications est peut-être encore la moins mauvaise des façons de faire mon travail en toute connaissance de cause. Sous la forme d’une success story, les psychologues de l’éducation nationale du second degré gardent le souvenir d’une victoire gagnée en 1991 : l’obtention, après des années de lutte, du titre et du statut de psychologue. Plus récemment, la création du corps de psychologues de l’Éducation nationale en 2017, regroupant les anciennes et anciens conseillères et conseillers d'orientation psychologues et les psychologues scolaires, a lui aussi été salué comme une avancée positive. J’aurais tendance à penser que ces bons souvenirs risquent de hanter encore longtemps la profession comme autant de victoires au goût amer si le glissement de leurs actes du côté de l’évaluation, du soin, de la prévention, toutes choses qui empruntent au répertoire médical sa consistance et ses méthodes, ne font pas l’objet du même type de réflexion critique que celui qu’avait initiée naguère Pierre Naville dans Théorie de l’orientation professionnelle (1945).

Car il se pourrait bien qu’en l’état, les pratiques renouent de manière décomplexée avec le diagnostic et le traitement médico-psychologique des troubles, de l’angoisse, de la souffrance, de l’échec (médicalisation de l’échec).

Ce serait, pour l’orientation une gigantesque régression.

En annexes, la version intégrale de l'article de Dominique Hocquard (Vie sociale, 1996) ainsi que sa Postface (Propos orientés, 7 février 2019). Ancien conseiller d'orientation-psychologue, directeur de CIO (CIO de Rombas, CIO de Metz), chargé de cours à l'université Paris VIII-Vincennes, Dominique Hocquard a présidé pendant plusieurs années, jusqu'en 2015, l'association des conseillères et conseillers d'orientation-psychologues de France (ACOP-F), devenue Association des psychologues et de psychologie dans l'éducation nationale (APSYEN).

Pour aller plus loin

Cuénot A. (2017), Pierre Naville, biographie d'un révolutionnaire marxiste, Lharmattan Tome 1 - De la révolution surréaliste à la révolution prolétarienne, 1904-1939 Tome 2 - Du front anticapitaliste au socialisme autogestionnaire, 1939-1993

Temps du voyage, le blog de Dominique Hocquard